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-Dossier: l'Armée d'Afrique
Les troupes sahariennes
Pierre Gourinard

--------L'organisation des troupes sahariennes reposait sur des précédents dignes d'intérêt. Ainsi par un ordre du jour du 20 nivôse an VII, Bonaparte, pendant la campagne d'Egypte, créa un régiment de dromadaires à deux escadrons de quatre compagnies. Le commandement fut confié au chef de brigade Cavalier. Bonaparte demanda à Berthier de choisir dans l'infanterie des soldats d'élite pour faire partie du nouveau corps. Ce régiment cantonné au Caire devait fusionner avec un corps de dromadaires de la haute Egypte créé par Desaix. Les hommes apprirent vite à se faire obéir de leurs montures et à les faire maneeuvrer comme des chevaux.
--------Ce corps fut dissous le 18 fructidor an IX, et son effectif composé de 25 officiers et de 340 hommes, fut versé dans la gendarmerie nationale.

Tous les textes de ce dossier sont extraits d'un numéro spécial de "l'Algérianiste", bulletin d'idées et d'information. - n°19-15 septembre 1982 avec l'autorisation de la direction actuelle de la revue "l'Algérianiste"

Ces textes sont reproduits par OCR. Veuillez pardonner les quelques "coquilles" rencontrées. Vous pouvez me les signaler, merci.
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-----------L'organisation des troupes sahariennes reposait sur des précédents dignes d'intérêt. Ainsi par un ordre du jour du 20 nivôse an VII, Bonaparte, pendant la campagne d'Égypte, créa un régiment de dromadaires à deux escadrons de quatre compagnies. Le commandement fut confié au chef de brigade Cavalier. Bonaparte demanda à Berthier de choisir dans l'infanterie des soldats d'élite pour faire partie du nouveau corps. Ce régiment cantonné au Caire devait fusionner avec un corps de dromadaires de la haute Égypte créé par Desaix. Les hommes apprirent vite à se faire obéir de leurs montures et à les faire manoeuvrer comme des chevaux.
-----------Ce corps fut dissous le 18 fructidor an IX, et son effectif composé de 25 officiers et de 340 hommes, fut versé dans la gendarmerie nationale.

-----------Dans le même ordre d'idées, une expérience intéressante devait voir le jour sous la Monarchie de Juillet.
-----------En juillet 1843, le général Marey-Monge proposa la formation d'une colonne de six cents dromadaires portant mille deux cents hommes d'infanterie, dotés de douze jours de vivres. Un essai avec une centaine d'hommes, pris dans le 33è de ligne et dans le 2è bataillon de Chasseurs d'Orléans, fut couronné de succès.
-----------C'est alors que le commandant Carbuccia, plus tard général et alors chef de bataillon au 33e de ligne, tint à prouver à Bugeaud que l'on pouvait tirer parti de l'expérience pour le transport de l'infanterie. Dans une revue passée le 21 janvier 1844 sur le champ de manoeuvres de Mustapha, cent dromadaires montés par des hommes d'infanterie, marchent en colonne, en bataille, au pas et au trot. Puis les cavaliers sautent de leurs montures, se déploient en tirailleurs et exécutent des feux pendant que les dromadaires, par quatre, sont tenus en mains par un seul homme.
-----------Favorablement impressionné, le maréchal Bugeaud, par une décision du 31 janvier 1844, approuvée par le ministre de la Guerre le 22 juin de la même année, organisait deux équipages de dromadaires, l'un à Médéa, l'autre à Mascara. Mais ces équipages ne durèrent que quelques années.
-----------Le 10 mars 1853, le colonel Desvaux organisait une colonne sur Ouargla et faisait monter à dromadaire deux cents légionnaires.
-----------En mars 1891, après l'occupation définitive d'El Goléa, le ministre de la Guerre décida la formation d'une compagnie de Tirailleurs montés à méhari. L'effectif était constitué de cent vingt méhara montés et de trente chameaux porteurs. Cette compagnie ne dura que vingt mois. La maladie décimait les méhara, que les Tirailleurs, originaires du Tell ne savaient pas soigner. Les méharistes d'El Goléa disparurent par extinction de méhara.
-----------En 1899, une expérience similaire fut tentée en A.O.F. Un peloton de trente méharistes indigènes fut formé à Tombouctou pour servir de garde-frontières, sous le commandement d'un officier et de quatre gradés français. Il fut licencié le ter octobre 1901.
-----------Aussi, pour éviter le renouvellement de ces échecs, un décret, le 5 décembre 1894, portait création d'un bataillon de Tirailleurs sahariens et d'un escadron de Spahis sahariens montés sur méhara. Il est bon de se reporter au décret de création. L'article premier était ainsi libellé : " Il est formé en Algérie des corps de troupe d'indigènes d'infanterie et (le cavalerie montée à méhara. " " Montée " était donc au singulier et ne s'appliquait qu'à la cavalerie. Il faut attendre le 28 juin 1900 pour voir les Tirailleurs sahariens autorisés à utiliser le chameau pour le transport des vivres et des bagages. Mais le succès fut très relatif.
-----------Il n'en fut pas de même pour les Spahis sahariens. Les méhara n'étaient plus confiés à des indigènes du nord de l'Algérie recrutés dans l'infanterie et appartenant à des tribus qui possédaient bien peu de qualités requises pour faire des méharistes. Le succès apparaît indiscutable, lorsque, le 31 août 1902, le général commandant le corps d'armée d'Alger leur adresse, à la veille de leur licenciement, un adieu cordial et reconnaissant.
-----------Ce licenciement était la conséquence de la création des Compagnies sahariennes. Le général célébrait les mérites de l'escadron de Spahis et du bataillon de Tirailleurs dans un ordre général aux nouvelles compagnies des Oasis " qui tremperont leur cœur dans le vivifiant souvenir de leurs prédécesseurs ".
-----------La loi du 30 mars 1902 qui stipulait la création de cinq compagnies sahariennes commandées par des officiers des Affaires indigènes, obéissait à une grande idée du commandant Laperrine, alors chef du Territoire des Oasis. Il s'agissait pour celui qui prenait place parmi les plus grands Sahariens, de terminer la conquête du Sahara et d'en faire la police avec des troupes effectivement sahariennes recrutées sur place parmi les tribus nomades ralliées de Chambaa, et qui réunissaient toutes les conditions physiques et morales pour assurer la protection des populations et les poursuites contre les tribus insoumises.
-----------Les cinq compagnies étaient fortes chacune de six officiers et de deux cent deux sous-officiers et méharistes. Chacune comprenait un peloton de commandement et trois pelotons méharistes. Elles se répartissaient ainsi
------------ compagnie du Tassili : Fort-Polignac ;
------------ compagnie de la Saoura : Béni-Abbès ;
------------ compagnie de l'Erg oriental : E1-Oued ;
------------ compagnie du Touat : Adrar ;
------------ compagnie du Tidikelt-Hoggar : Tamanrasset.
-----------Cette organisation voyait le jour au moment où la pénétration française au Sahara s'accentuait. Le 29 décembre 1899, le capitaine Pein, qui escortait la mission du géologue Flamand occupait In Salah, et avec la colonne du capitaine d'Eu, il étendait son influence sur tout le Tidikelt. En 1899-1900, la mission Foureau - Lamy avait connu un retentissement considérable. Malgré la mort héroïque du commandant Lamy à Kousseri, une troupe française avait traversé le désert.
-----------Mais, tournée par Fourreau et Lamy, investie au nord par Pein, conquérant d'In Salah et du Tidikelt, la citadelle du Hoggar demeurait inaccessible. Elle sera réduite par Cottenest, grâce à Cauvet et à Laperrine.
-----------Dans ses Directives pour la formation, le commandement, l'instruction des Compagnies sahariennes, Laperrine insistait sur l'esprit d'initiative et
les qualités propres de la troupe : " Je dis en commençant que je ne tiens pas à l'uniformité entre les compagnies, je la crois même nuisible (telle chose bonne à In Salah est mauvaise à Timimoun). "
-----------" Les Compagnies sahariennes ne seront ni une troupe francisée dans le genre des Tirailleurs algériens, ni un maghzen. Ce sera une troupe européenne joignant aux qualités militaires d'une troupe européenne la mobilité et la rusticité d'un goum. A la troupe européenne, nous emprunterons la
cohésion, la discipline de guerre, l'habileté de chacun clans l'emploi des armes, et du chef dans l'emploi de sa troupe. Quant à la mobilité et à la rusticité indigènes, nos hommes les possèdent le four où ils viennent s'engager, nous avons surtout à nous appliquer à ne pas les détruire. "
-----------Laperrine s'inscrit dans la lignée des Lyautey. Comment ne pas apprécier ce mélange de perspicacité et de causticité au paragraphe intitulé : " La discipline de service intérieur " : " On ne peut être toujours devant l'ennemi, il faut une discipline de service intérieur, mais nous devons nous efforcer de faire que cette discipline étage notre discipline de guerre au lieu d'en être le contraire, comme dans beaucoup de troupes régulières.
" Il y a d'ailleurs un mot qui nous met à notre aise : nous sommes une troupe irrégulière. Donc, on ne peut nous ordonner de faire des bêtises au nom du service intérieur. (...) Ce qui se rapproche le plus de ce que nous serons, c'est l'officier du Bureau arabe de la conquête, du Barail à Laghouat, Margueritte à Téniet, etc.
"
-----------Et enfin, ce qui constitue une source particulière de méditations à notre époque: " Les fractions : pelotons, sections, groupes ou escouades seront désignées par le nom du chef ; pas de numéros. Cela affirme encore plus la personnalité du chef.
-----------" Puis, si jamais nous avons le bonheur de marcher sérieusement, cela fait plaisir dans un rapport.
Il y aurait aussi une appellation à faire disparaître chez les Tirailleurs le 283, 370, etc., qui assimile trop le soldat à un forçat. Lorsqu'il y a plusieurs individus du même nom, les indigènes adoptent un surnom ; il n'y aurait qu'à faire comme eux. "
-----------.........................................................
-----------" Je ne tiens pas à l'uniformité entre les compagnies, ni entre les fractions d'une même compagnie : pelotons ou sections. Mais je tiens absolument à l'uniformité dans la fraction. C'est aux officiers à s'ingénier à rivaliser pour donner du chic à leurs hommes.
-----------Mais je yeux que la tenue soit saharienne : la corde de chameau du Tell et le déguisement turc des Tirailleurs ne sont pas de mise au Sahara. "

-----------Nous avons vu le caractère irrégulier de la " formation " saharienne voulue par Laperrine. Nous en avons un exemple avec le raid du commandant Cottenest au Hoggar en mai 1902.
-----------Le colonel Peltier, en préfaçant l'ouvrage du commandant Cauvet Le raid du lieutenant Cottenest au Hoggar (combat du Tit, 7 mai 1902), dit que
si le capitaine Pein joua un rôle prépondérant dans la conquête des Oasis, l'on doit au capitaine Cauvet, chef de l'annexe d'In Salah, la soumission des Touareg. Cauvet sut en effet de son propre chef envoyer le goura Cottenest châtier ces Touareg du Hoggar qui avaient massacré la mission Flatters.
-----------Cauvet était à la fois un modeste et un indépendant. Aussi sa carrière devait-elle se limiter au grade de chef de bataillon. Retiré à Birmandreis, il y mourut à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Le commandant Cauvet a légué aux Archives et Collections Raoul et Jean Brunon une importante documentation relative à ses commandements sahariens, de 1895 à 1905. Nous pouvons esquisser un portrait de cet autre méconnu en citant Jean et Raoul Brunon (1): " Cauvet ne fut pas seulement un brillant officier des Affaires indigènes : fin politique, avisé diplomate, il fut aussi un savant dont les travaux d'érudition sont fort nombreux. Auteur de multiples études sur l'ethnographie et l'hydrologie du Sahara, la culture du palmier-dattier et autres travaux scientifiques de grand intérêt, il a écrit un important ouvrage sur "Le chameau" qui épuise le sujet et d'autres de première valeur sur les origines des Touareg et des Berbères. A ces titres, il convient de joindre ceux de sociologue et aussi de technicien des forages artésiens.
-----------" Le commandant Cauvet était une des figures les plus attachantes qui soit ; de petite taille, aux extrémités d'une finesse remarquable, il avait une extraordinaire emprise sur les indigènes, pourtant grands admirateurs de la force physique. "
-----------Le raid de Cottenest était d'autant plus admirable qu'il était exécuté avec des méharistes du Tidikelt, occupé seulement depuis janvier 1900. Le lieutenant Cottenest était le seul Français de sa troupe. Selon la forte expression de Raoul et Jean Brunon, " son ascendant sur les irréguliers la composant était extraordinaire, il l'a prouvé. Quand un chef a su s'imposer, il n'a pas besoin de cadres subalternes. "
-----------La personnalité de Cottenest est des plus attachantes. Né en 1870 à Bergues, près de Dunkerque, il avait entrepris des études de médecine lorsque son frère, lieutenant d'infanterie de marine, fut tué au Tonkin. Il contracta aussitôt un engagement dans cette arme. Devenu rapidement officier, il fut affecté aux Zouaves, puis aux Affaires indigènes en Algérie. Citons encore Brunon (2)
-----------" Partout où il est passé, il a laissé le souvenir de ses brillantes qualités. Sa haute silhouette, son profil mince et énergique, sa barbe carrée accentuaient son aspect viril. C'était le type même de l'officier d'Afrique d'avant 1914. "
-----------L'expédition de Cottenest s'inscrivait dans la lignée d'une longue série de projets. En 1891, l'occupation d'El Goléa avait été décidée. C'est à cette occasion qu'avait été constitué un détachement de Tirailleurs algériens, montés à méhara et commandés par le capitaine Lamy, dont nous avons parlé. Comme nous l'avons vu également, les Tirailleurs, peu aptes à la vie saharienne, laissèrent périr leurs chameaux.
-----------Cet échec avait abouti, grâce à l'heureuse parenthèse des Spahis sahariens, à la fondation des Compagnies sahariennes, et la première, celle du Tidikelt à In Salah, était placée sous le commandement de Cauvet.
-----------Laperrine et Cauvet appartenaient à la même promotion de Saint-Cyr, et leur entente était parfaite. Tous deux estimaient qu'il fallait exploiter le brillant succès du capitaine Pein à In Salah, et donc occuper le Tidikelt et le Touat. Ainsi les Touareg du Hoggar devenaient-ils les voisins immédiats de la France, et, dès le printemps de 1900, l'on pouvait noter une recrudescence de leurs razzias sur les tribus du Tidikelt. Le capitaine Cauvet estimait qu'une expédition punitive était concevable avec une troupe de cent trente fusils.
-----------Quatre-vingt-dix méharistes furent convoqués, chaque tribu devait envoyer un contingent. Ce fut le goum Cottenest, dont l'effectif fut complété à cent trente fusils par l'adjonction de quarante moghaznis, pour la plupart Châamba d'Ouargla, pleins d'ardeur et excellents tireurs.
-----------En ce printemps de 1902, les officiers des Affaires indigènes aux Oasis n'étaient pas encore montés à méhari, néanmoins Cottenest, habitué à cette monture, s'était servi d'un méhari du maghzen. Le capitaine Cauvet avait donné l'ordre au lieutenant Cottenest de reconnaître l'oued Botha et le bas Mouydir, mais aussi de pousser son contre-rezzou " le plus loin possible " pour châtier les pillards et aussi reconnaître le pays Touareg Hoggar encore totalement inconnu.
-----------Le départ s'effectua le 23 mars 1902. A la 460 journée de marche, le 7 mai, au village de Tit, Cottenest, attaqué par les Touareg, remporta une éclatante victoire, avec seulement trois tués et une dizaine de blessés. Les pertes des Touareg s'élevaient à quatre-vingt-treize morts et de nombreux blessés.

 

-----------L'échec des Touareg devait provoquer une vive impression dans tout le Sahara. En France, au contraire, l'exploit n'eut pas le retentissement qu'il aurait mérité. Les séquelles de l'affaire Dreyfus servaient de prétexte à une poussée antimilitariste, et le gouvernement préféra faire silence sur les gloires militaires.
-----------Devenu capitaine au 1er Zouaves, puis chef de bataillon, le commandant Cottenest est mort au champ d'honneur en Champagne, le 28 septembre 1914, à la tête de son bataillon. Une rue de Casablanca et une rue d'Alger ont porté son nom. Le 15 janvier 1932, le gouverneur général Carde se rendit à Tit, pour inaugurer un médaillon à l'effigie de Cottenest, scellé dans le roc de la gare de Tit.
-----------Il faut associer au nom de Cottenest celui du lieutenant Guillo-Lohan qui, six mois plus tard, accomplit la même expédition dans le Hoggar et acheva en quelque sorte son oeuvre. Comme Cottenest, Guillo-Lohan, devenu chef de bataillon, est mort glorieusement sur le front de France en 1914.
-----------Une fois le Hoggar conquis, le Sahara était ouvert, et peu de temps après, le capitaine Cauvet entrait en relation avec le chef targui, Moussa ag Amastane, à qui, le 21 janvier 1904, son successeur, le capitaine Métois, remettait le burnous rouge à broderies d'or et le titre d'aménokal. Moussa ag Amastane devait rester un fidèle ami de la France jusqu'à sa mort, survenue en 1921.
Ces années 1900-1902, qui voyaient la soumission des oasis sahariennes devaient être marquées par une expansion similaire aux confins algéro-marocains.
-----------En juin 1901, le gouverneur général Jonnart est remplacé par Paul Révoil, instigateur d'un protocole signé à Paris le 20 juillet. Aux termes de cet accord, une nouvelle politique de collaboration avec le Maroc était instaurée. En fait il s'agissait d'interpréter et de compléter un traité de délimitation qui remontait au 18 mars 1845. Certaines conventions de ce protocole de Paris ne purent être mises à exécution, en particulier celle qui stipulait que les indigènes du territoire des Ouled-Djerir et des Douï Menia, qui refusaient la souveraineté française, devaient s'installer dans une région du Maroc que le gouvernement chérifien leur assignait comme résidence. Cet arrangement était précédé de deux accords complémentaires signés en avril et mai 1902, et qui établissaient entre Algérie et Maroc un modus vivendi pour les relations politiques, administratives et commerciales dans les régions frontalières. L'application devait se révéler fort malaisée. Les commissaires français et marocains, chargés de la mise en œuvre des accords furent très mal accueillis à Kenadsa.
-----------La situation devint rapidement intolérable. Le 19 janvier 1902, les capitaines de Cressin et Gratien, du 1er régiment étranger, furent tués près de Duveyrier.
-----------En mai 1903, Jonnart redevint gouverneur général de l'Algérie. Dès la fin du mois il se rendit en inspection aux confins algéro-marocains. Son escorte fut attaquée par les habitants de Zenaga, le principal ksour de Figuig. Le 8 juin, un bombardement fut ordonné en représailles. Aussitôt après les habitants de Figuig firent des offres de soumission. L'aman leur fut accordé.
-----------Toutefois, les incursions nomades se poursuivaient. Du 17 au 21 août, la garnison de Taghit, sous les ordres du capitaine de Susbielle, repoussa victorieusement une horde de plus de quatre mille Beraber secondés par quelques Ouled-Djerir et Châamba dissidents. Le 2 septembre, un convoi fut attaqué à El Moungar, dans la région de la Zousfana. Les deux officiers de l'escorte furent mis hors de combat et la défense fut héroïquement dirigée par le sergent-fourrier Tisserand.
-----------Aussi, vivement influencé dans ce sens par Jonnart, le gouvernement confia le commandement de la subdivision d'Aïn Sefra au général Lyautey, déjà auréolé d'un grand prestige depuis le Tonkin et Madagascar. Peu après, Lyautey bénéficiait d'une autonomie exceptionnelle. Il était investi de l'autorité directe sur toutes troupes stationnées dans son commandement, sous le contrôle du ministre de la Guerre et du Gouverneur général.
-----------Le 11 novembre 1903, un poste était créé à Colomb, près de l'oasis de Béchar. C'est l'origine de Colomb-Béchar, où un cercle des Affaires indigènes fut aussitôt installé. Dans les trois années suivantes, l'organisation défensive des confins algéro-marocains bénéficia de nombreux aménagements, en particulier par la création, en 1904, de deux Compagnies sahariennes, l'une à Beni-Abbès, l'autre à Colomb-Béchar.
-----------Le capitaine Flye-SainteMarie, commandant la Compagnie saharienne du Touat, traversa l'Iguidi en 1905 et accomplit une très belle reconnaissance dans l'ouest de la Saoura, jusqu'à 160 kilomètres de Tindouf. En recoupant les itinéraires jadis suivis par Oskar Lenz et René Caillié, il reconnaissait les routes du Maroc méridional au Soudan.
-----------À partir de 1902-1903, trois grands noms dominent l'histoire saharienne : Laperrine, Lyautey et le père de Foucauld, guide de la plupart des explorateurs. Laperrine s'impose par sa personnalité exceptionnelle. Grâce à lui, l'influence française devait s'étendre jusqu'aux confins de l'A.O.F.
-----------En 1904, Laperrine avait assuré la jonction à Timiaouine avec le capitaine Theveniaut, venu de Gao. Deux ans plus tard, à Taoudeni, il rencontrait le capitaine Cauvin venu de Tombouctou. Entre-temps, il achevait la reconnaissance et la pacification de l'erg Chech.
-----------Le 27 novembre 1911, tandis que la guerre italo-turque allait s'achever par l'établissement de la souveraineté italienne en Tripolitaine, le capitaine Charlet s'emparait de Djanet, siège d'une zaouïa rattachée aux Senoussistes. Il en faisait un fort auquel son nom sera donné plus tard.
-----------Mais Laperrine n'était plus au Sahara. Le 8 novembre 1910, il avait pris le commandement du 18e Chasseurs à cheval à Lunéville. Le 22 juin 1912, il était promu général de brigade. Il ne devait revenir en Algérie qu'en pleine guerre, après l'assassinat du père de Foucauld.
-----------La guerre en effet avait créé une situation inquiétante. Le Sahara était à peu près vidé de ses troupes et surtout de ses cadres. L'entrée en guerre de la Turquie aux côtés de l'Allemagne, les graves dangers qui pesaient sur la souveraineté italienne encore mal assurée en Tripolitaine, où se trouvait la zaouïa-mère des Senoussis, tout cela allait provoquer de violents troubles en Algérie méridionale comme dans le Sud tunisien. Face à l'agitation des Senoussistes incités à l'hostilité par les menées allemandes, seul le père de Foucauld maintient la présence française par le rayonnement de sa charité et aussi de sa lucidité. Le 15 septembre il lance un appel, parce qu'il craint de voir compromise la pacification du Sahara (3)
-----------"Les nouvelles de la frontière tripolitaine sont mauvaises... Nos troupes se replient devant les Senoussistes ; elles ne sont plus sur la frontière, mais bien loin en deçà... Cette reculade devant quelques centaines de fusils est lamentable. Il est clair que si sans même combattre, on recule, les Senoussistes avanceront. Si on ne change pas promptement de méthode, ils arriveront ici dans quelque temps. "
-----------Le 1er décembre 1916, le père de Foucauld est assassiné, victime des Senoussistes. Parmi ses papiers épars, on trouva une lettre dans laquelle il se réjouissait des nouvelles reçues de son ami Laperrine toujours au front.
-----------Devant l'aggravation de la situation, le gouvernement se décida à agir, et Laperrine est envoyé redresser la situation. Il obtint de rapides succès et le commandant Lehuraux réussit à repousser les Senoussistes.
-----------En octobre 1919, Laperrine fut appelé au commandement de la division d'Alger. Le 5 mars 1920, il trouva la mort dans un accident d'aviation, victime du Sahara. Le 26 avril, on déposait ses restes à côté de ceux du père de Foucauld.
-----------L'après-guerre voit la fin de la période héroïque avec les raids du capitaine Augieras, qui, en 1921, accomplit une jonction à El Mzerreb avec le commandant Lauzanne, venu d'Atar, en Mauritanie. Le 31 mars 1935, la colonne Trinquet pénétrait à Tindouf. C'était la dernière étape de la pacification du Sahara occidental (4). Trente ans auparavant, la colonne Gouraud avait commencé avec l'expédition de l'Adrar, la reconnaissance de ces confins algéro-mauritaniens.
-----------Il ne subsistait dans ces régions que la dissidence des R'Guibat, auxquels le Rio de Oro servait de refuge. Ils furent mis à la raison en 1939.
-----------En 1939-1940, la frontière algéro-libyenne fut étroitement surveillée, mais rien de notable ne se produisit au moment de l'entrée en guerre de l'Italie. Après les armistices de juin 1940, le loyalisme des populations sahariennes fut exemplaire. Au début de décembre 1941, l'amiral Platon, secrétaire d'Etat aux Colonies, parti d'El Goléa pour inspecter les travaux du Méditerranée-Niger, regagna Alger par le Maroc après deux escales aux postes sahariens d'Atar et de Tindouf.
-----------Après le débarquement du 8 novembre 1942, des opérations se déroulèrent à la frontière libyenne et dans le Sud tunisien. Le 25 janvier 1943, le capitaine Faugère, commandant la compagnie du Touat, reçoit la reddition de Ghat. A Ghadamès, les troupes sahariennes effectuent leur jonction avec la colonne Leclerc, puis avec la Ville armée britannique.
-----------Le 8 janvier 1950, toutes les unités sahariennes envoient à In Salah d'importantes délégations pour y célébrer le cinquantième anniversaire de la prise de l'oasis, par Pein. Le Gouverneur général Naegelen remet un étendard commun aux Compagnies sahariennes. Deux ans plus tard, à Ouargla, le 30 novembre 1952, le secrétaire d'Etat à la Guerre, Pierre de Chevigné, décore de la croix de guerre avec palme l'étendard des Compagnies sahariennes qui est alors confié à la compagnie de la Saoura (5).
-----------Après le drame de 1962, il convient de célébrer les officiers des Affaires indigènes, dignes successeurs de Lamoricière et du Barrail. Leur autorité et leur abnégation ont transformé " le Sahara qu'on évitait en Sahara qu'on traversait ". Puis vint l'époque des richesses sahariennes. Mais d'autres puissances que la France tirent profit de cent ans d'efforts et de sacrifices.
Il ne reste qu'amertume au cœur de ceux qui se souviennent.


-----------BIBLIOGRAPHIE

La bibliographie d'un tel sujet est immense, aussi nous limitons-nous à l'essentiel de notre documentation.
- Augustin Bernard et N. Lacroix, La pénétration saharienne (18301906), Alger, Imprimerie algérienne. 1906, 195 p.
- Raoul et Jean Brunon, Le raid du lieutenant Cottenest au Hoggar (Combat de Tit, 7 mai 1902), Marseille, collection R. et J. Brunon sd. 95 p.
- Général J: L. Carbuccia, Du dromadaire comme bête de somme et comme animal de guerre, suivi de Le régiment des dromadaires à l'Armée d'Orient (1798-1801), par M. Jomard, Paris, Librairie militaire de J. Dumaine, 1853, 251 p.
- Commandant G. Cauvet Le raid du lieutenant Cottenest au Hoggar, Marseille, collection Raoul et Jean Brunon, 1945, 146 p.
- Lieutenant Guillaume de Champeaux, A travers les oasis sahariennes. Les Spahis sahariens, Paris, R. Chapelet, sd, 107 p.
- Général Laperrine, Directives pour la formation, le commandement, l'instruction des Compagnies sahariennes, sd (probablement 1902), 87 p.
- René Pottier, Laperrine, conquérant pacifique du Sahara, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1943, 202 p.
- Capitaine Tillion, La conquête des oasis sahariennes, Paris, CharlesLavauzelle, sd., 174 p.
-----------Nous assurons de toute notre gratitude M. Michel Sapin-Lignières. Ses précieux renseignements et la richesse de sa documentation nous ont permis de mener à bien cette étude.

Pierre GOURINARD.

(1) Jean et Raoul Brunon, Découverte du Hoggar. Reconnaissance Cottenest 1902, p. 34. (2) Ibid., p. 35.
(3) René Pottier, Laperrine, conquérant pacifique du Sahara, p. 187.
(4) Le général Maurice Trinquet (1879.1941), était entré aux Affaires indigènes le 6 janvier 1929, comme commandant du cercle de Colomb-Béchar. Il commanda les confine algéro-marocains jusqu'en 1940. Passé dans le cadre de réserve à l'Armistice, il devint président de la Légion française des combattants du Maroc. Il est mort à Casablanca le 29 juillet 1941.
(5) La disposition des Compagnies sahariennes était inchangée mais des groupements sahariens d'annexe s'étaient ajoutés, ceux d'Ain Sefra, des Oasis et de Touggourt-Ghardaie, dont les postes de commandement étaient respectivement Colomb-Béchar, Ouargla et Laghouat.
-----------Enfin, cette organisation devait être complétée par cinq compagnies sahariennes portées, d'un bataillon et d'une compagnie indépendante du génie, de deux formations de transmissions et de trois compagnies de transport. Trois des cinq compagnies sahariennes portées, celles d'Ain Sefra, de Laghouat et de Sebha étaient constituées par des troupes de la Légion étrangère.