Constantine
BACAX, dieu troglodyte
Le djebel Chettaba, foyer antique de civilisation

I.e djebel Chettaba, foyer antique de civilisation

Du boulevard de l'Abîme, dont la sauvage grandeur suffirait, à elle seule, à la gloire touristique de Constantine, une chaîne de montagne, à l'ouest, accroche l'œil et le fascine. C'est le djebel Chettaba, dont l'arête sommitale, rectiligne et tabulaire : le Karkara, circonscrit l'horizon.

De son faite culminant, qui s'élève à 1.186 mètres, et que l'on peut atteindre en 2 h. 30 ou 3 heures, la vue circulaire est quasi sans limite

Très peuplé sous la domination romaine le Chettaba garde les traces d'au moins sept villages antiques, dont voici les noms par ordre d'importance décroissante : Saguiet-er-Roum, dont l'appellation ancienne nous demeure inconnue ; El-Goulia (l'Ogresse) qui est le Castellum Arsacalitanum ; Ain-Foua, déformation de Phua ; El-Hanacher, nom antique inconnu ; Castellum Elefantus, près de Rouffach ; Uzelitanorurn, à Oudjel ; Castellum Mastarense, Beni-Zlad.

Ces villages, dont plusieurs furent des évêchés, étaient desservis par deux routes principales qui, toutes deux, reliaient Cirta à Sitifis. De l'une et de l'autre, il ne reste aucune trace : les siècles ont tout nivelé. Seules les ruines restées sur place, jointes à celles qui furent détruites pour la colonisation, témoignent de l'importance de ces antiques bourgades.

La vie prime la_mort

Favorisé par un climat salubre et des terres productives, le Chettaba fut surtout consacré à l'oléiculture. Aussi les ruines de pressoirs y sont-elles abondantes. Elles seraient plus nombreuses si, comme je l'ai noté, beaucoup n'avaient été détruites pour des travaux utilitaires.

Encore en place au début de notre installation, grâce à l'indifférence des populations musulmanes logées dans des maisons de terre, ces vestiges, avec le développement des agglomérations rurales, ont presque tous disparus de nos jours. Non qu'on les aient détruits pour le plaisir sadique d'ajouter des ruines aux ruines, mais pour des fins pratiques - parce que la vie prime la mort. Et aussi, osons le dire : par bêtise et paresse, indifférence et inconscience.


(suite dans l'article.)
C50
Chettaba
G. Camps
p. 1905-1907
https://doi.org/10.4000/encyclopedieberbere.2116
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Mots clés : Antiquité, Géographie, Mythologie, Religion
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1Petit massif voisin de Constantine qu’il domine vers l’ouest-sud-ouest. Il mesure quelque 30 km de long et sa largeur n’excède pas 20 km. Il fut densément peuplé durant l’Antiquité. Sous l’empire romain il faisait partie du territoire de Cirta* et on y reconnaît de nombreuses petites cités, castella dépendant de la colonie. Ce sont, à l’ouest le Castellum Phuensium (Ain Foua), Uzalis (Oudjel), au nord le Castellum elephantorum (près de Rouffach), au sud le Castellum Arsacalitanum (el Goulia) et au centre le Castellum Mastarense (Beni Ziad). A ces agglomérations, parfois dotées d’arc de triomphe (Uzalis) et dont les noms sont connus grâce à l’épigraphie et aux itinéraires antiques, on doit ajouter d’autres centres urbains dont le nom antique nous échappe ; ils ont été sommairement décrits par J. et P. Alquier dans une monographie consacrée à l’archéologie du Chettaba ; ce sont Aïn Kara, Aïn Kerma, Aïn Makan, Aïn Smara, El Hancher et, la plus importante, la Seguiet er Roum qui couvrait 13 ha, soit le double de Phua.

2Il faut dire que largement pourvu en eau (on dénombre une centaine de sources qui furent la plupart captées à l’époque romaine) et ayant de bonnes terres, aujourd’hui consacrées aux céréales mais concurrencées dans l’Antiquité par les oliviers et les arbres fruitiers, le Chettaba ne pouvait qu’attirer et retenir des populations vivant de l’agriculture et de l’élevage, qui bénéficiaient en outre de la proximité de deux marchés importants, les colonies de Cirta à l’est et de Milev au nord-ouest.

3Sur le versant sud du Djebel Friktia, qui constitue l’extrémité occidentale du massif, s’ouvre ce qui fut appelé, avec exagération Ghar (grotte) ez Zemma. Il s’agit en fait plus d’un vaste abri sous roche que d’une grotte s’enfonçant dans les flancs de la montagne. L’intérêt de cet abri résid e en l’existence d’une soixantaine d’inscriptions gravées ou peintes qui couvrent ses parois. Elles sont formulées d’une manière identique. Ce sont des dédicaces faites annuellement par le magister pagi Phuensium. Elles débutent toutes par la mention de la divinité ainsi honorée ; malheureusement le nom de cette divinité se cache dans un sigle répété identiquement : G.D.A.S. Les deux dernières lettres peuvent être lues A(ugusto) S(acrum) si on se réfère aux inscriptions également rupestres dédiées au dieu Bacax* dans le Djebel Taya ou les magistri de Thibilis effectuaient à chaque printemps un pèlerinage identique à celui qui avait pour cadre le Chettaba ? C’est donc soit G soit D qui est l’initiale du nom de la divinité. On peut lire G(enio) D... (nom du dieu) ou bien G... (nom du dieu) D(eo).


Echo d'Alger du 19-10-1952 - Transmis par Francis Rambert

février 2024

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Le massif, en arrière plan, POURRAIT être le djebel Chattaba.
I.e djebel Chettaba, foyer antique de civilisation

BACAX, dieu troglodyte

I.e djebel Chettaba, foyer antique de civilisation

Du boulevard de l'Abîme, dont la sauvage grandeur suffirait, à elle seule, à la gloire touristique de Constantine, une chaîne de montagne, à l'ouest, accroche l'œil et le fascine. C'est le djebel Chettaba, dont l'arête sommitale, rectiligne et tabulaire : le Karkara, circonscrit l'horizon.
De son faite culminant, qui s'élève à 1.186 mètres, et que l'on peut atteindre en 2 h. 30 ou 3 heures, la vue circulaire est quasi sans limite
Très peuplé sous la domination romaine le Chettaba garde les traces d'au moins sept villages antiques, dont voici les noms par ordre d'importance décroissante : Saguiet-er-Roum, dont l'appellation ancienne nous demeure inconnue ; El-Goulia (l'Ogresse) qui est le Castellum Arsacalitanum ; Ain-Foua, déformation de Phua ; El-Hanacher, nom antique inconnu ; Castellum Elefantus, près de Rouffach ; Uzelitanorurn, à Oudjel ; Castellum Mastarense, Beni-Zlad.
Cos villages, dont plusieurs furent des évêchés, étaient desservis par deux routes principales qui, toutes deux, reliaient Cirta à Sitifis. De l'une et de l'autre, il ne reste aucune trace : les siècles ont tout nivelé. Seules les ruines restées sur place, jointes à celles qui furent détruites pour la colonisation, témoignent de l'importance de ces antiques bourgades.

La vie prime la_mort
Favorisé par un climat salubre et des terres productives, le Chettaba fut surtout consacré à
l'oléiculture. Aussi les ruines de pressoirs y sont-elles abondantes. Elles seraient plus nombreuses si, comme je l'ai noté, beaucoup n'avaient été détruites pour des travaux utilitaires.
Encore en place au début de notre installation, grâce à l'indifférence des populations musulmanes logées dans des maisons de terre, ces vestiges, avec le développement des agglomérations rurales, ont presque tous disparus de nos jours. Non qu'on les aient détruits pour le plaisir sadique
d'ajouter des ruines aux ruines, mais pour des fins pratiques - parce que la vie prime la mort. Et aussi, osons le dire : par bêtise et paresse, indifférence et inconscience.

Les ruines même périront
M. ALQUIER, ancien conservateur du musée de Constantine, qui s'occupa particulièrement du Chettaba, l'a dénoncé sans ménagement : " il n'est pas de route, pas de chemin de fer, pas de pont, de ferme européenne ou indigène, qui n'ait fait quelque emprunt aux ruines romaines voisines ou qui ne les aient fait totalement disparaître. "
Ce qui navre. c'est que les administrations publiques, ici comme partout, ont conjugué leurs dégâts à ceux des particuliers. A l'unisson, on a tout ravagé. Il existe des textes pour empêcher les ruines d'être réemployées. Officiellement, c'est defendu. " Mais c'est une protection illusoire car elle n'est accompagnée ni de surveillance ni de sanction. " (Alquier).
Cet interdit " pro forma " me fait souvenir d'un autre à peu près identique que signale Stéphane Gsell. arlant d'un historien qui se réjouissait de ce qu'une loi interdisait l'alcool aux troupes carthaginoises, l'auteur de l'" Histoire ancienne de l'Afrique du Nord " notait malicieusement : " Il ne savait pas qu'elle n'était pas appliquée. " Que de lois de nos jours, de décrets, arrêtés, sont, comme la loi de Carthage, lettre morte et chiffon de papier !
Pour rester dans le cadre étroit du Chettaba, les préjudices causés aux ruines de ce district par cette inobservance des textes qui les protègent, sont nettement précisées par le même M. Alquier qui, sur les 772 inscriptions publiées n'en retrouva que 82 - pas même la septième partie! Et les ravages continuant, on se demande anxieusement ce qu'il en restera dans les années futures.

Nos savants ont bien travaillé
Heureusement, nous possédons les textes de tous ces documents, reconnus et relevés dès le début de notre établissement par nos équipes de savants, qui, eux, ont bien travaillé.
Une autre chance pour l'archéologie : il advient que les pierres réemployées le sont avec leur inscription tournée vers l'extérieur,et à l'endroit. Celles-la, on peut le dire, sont sauvées des barbares pour une longue suite d'années. Quant aux autres, qui furent scellées dans le torchis ou le ciment sur leur surface écrite, sinon pour toujours, elles sont pour très longtemps perdues. D'autres le sont tout à fait. Ce sont celles, innombrables, que l'on a concassées pour empierrer les routes et les voies de chemins de fer, ou dont on fit des moellons pour des constructions neuves.

La leçon des épitaphes
Au Chettaba comme partout, le gros des inscriptions est composé d'épitaphes. On rencontre également des autels funéraires, des bases honorifiques, enfin des dédicaces : aux dieux, aux empereurs, aux génies, voire à des abstractions t à la Victoire, à la Fortune, à la Chance (Félicitas). J'ai réservé la plus digne de la dévotion des hommes : la Concorde. Ce qui surprend, c'est la rareté des documents puniques, lesquels abondent à Constantine, qui était la capitale des " pagi " du Chettaba. Cela, je le dis vite, ne saurait être une preuve que les religionnaires de Baal et de Tanit furent ici rarissimes. C'est seulement la constatation que les témoins de leur présence ont disparu, ou qu'ils n'en ont pas laissé.
En même temps que les plus nombreuses, les épitaphes sont les plus précieuses de toutes les épigraphes, car elles composent une manière d'archives d'état civil des municipes disparus. Par elles nous évoquons les hommes qui vécurent là au début de notre ère, leurs croyances, ce qu'ils faisaient, ce qu'ils pensaient. Ce qui frappe avant tout, c'est leur longévité. Beaucoup vivaient un siècle et certains plus longtemps. L'homme qui, salon son épitaphe, est mort le plus âgé, vécut 131 ans, et sa femme 125. Total : 226. Un beau record pour un couple !
Certaines épitaphes familiales sont géminées : d'un coté de la stèle, on gravait le nom du premier des conjoints disparus et de l'autre celui du survivant lorsqu'à son tour il décédait. Mais, dans plusieurs cas, ce registre est resté lisse. Et c'est comme si le dernier des époux n'était pas mort... Sans doute s'était-il tout bonnement remarié, ou bien ses héritiers lésinèrent sur les frais qu'imposait l'inscription

Un cavalier de Pannonie
On rencontre également des stèles de " vétérans ". (Huit ont été reconnues, dont les textes ont été inscrits dans le " Corpus ".) Nous en reproduisons une parmi les mieux conservées, dessinée par M. Konrad avec fidélité. Déposée à la ferme Larrouy, à un kilométré d'Oued-Athméaia (en venant de Constantine) elle provient d'Aïn-Foua, qui est l'antique " Phua " ou " Castellum Phuensium ".
La partie inférieure du monument est ébréchée mais on put néanmoins épeler le nom du défunt : " Talanus fils de Surnus ". D'où nos savants présument qu'il s'agit d'un cavalier de la Première Aile des Pannoniens, corps auxiliaire de la IIIe Légion Auguste, qui aurait eu une garnison a Phua, entre les années 46 avant notre ère et 40 après. Voila donc une pierre utile à l'histoire militaire de la vieille Numidie, de l'Afrique et de Rome.

Un dieu souterrain
Mais la curiosité du Chettala n'est pas là, car ces cippes et ces épitaphes se trouvent dans tous les champs de ruines. Elle est dans la présence d'une grotte dans laquelle on rendait un culte au dieu Bacax, dieu indigène, croit-on, qui se superposait aux grandes divinités (et aux petites) du panthéon romain. Un dieu local, sûrement, je pourrais dire rural et même municipal, car il n'est mentionné qu'ici et au djebel Taya, à proximité de Hammam-Meskoutine, au nord-ouest de Guelma, où les magistrats municipaux de Thibilis-Announa. dont j'ai parlé naguère, faisant - comme ceux d'ici - office de mystes et de pontifes et sans doute de victimaires, se rendaient chaque année, le dernier jour de mars ou le premier jour de mai, en pèlerinage officiel.
Un dieu troglodyte enfin, car ces deux sanctuaires sont des grottes naturelles. Et si celui du Chettaba n'est guére qu'un abri sous roche, connu dans le pays sous le nom de Rhar-ez-Zemma (la grotte des Ecritures), celui du djebel Taya est un véritable abîme, où furent d'ailleurs découverts des animaux fossiles et qui mériterait une exploration méthodique.

Pour le salut des municipes
En entrant en fonctions, les deux " magistri " de Thibilis et le " magister " unique de Foua faisaient des vœux au dieu protecteur du " pagus " : " Vota Publica pro pagi salute ; puis, en cessant leurs fonctions, au début de l'année, ils venaient officiellement offrir an dieu un sacrifice et perpétuaient. par une inscription datée, il souvenir de leur magistrature. "
L'ex-voto que nous reproduisons, le plus ancien du Taya, date des calendes d'avril, 31 mars 210, sous le consulat double de Faustinus et de Ruffinus.
Il y a donc 17 siècles passés qu'un graveur malhabile inscrivit sur la paroi obscure de cette caverne l'hommage de ce Fabius et de ce Cominus, " magistri " de " l'ordo " du " pagus " thibilitain, grâce à quoi leurs deux noms sont venus jusqu'à, nous.
J'ai souligné l'inhabilité du lapicide. Elle éclate ici, où les A ne sont pas barrés, ce qui fait qu'ils ressemblent à des V renversés. Mais sans doute était-il pressé, et sa tâche n'était pas aisée car il opérait sur la roche brute, sans polissage préalable, et à une certaine hauteur, juché sans doute sur une échelle et fort mal éclairé Enfin, beaucoup d'orthographes sont fautives. C'est que l'homme au ciseau était un artisan peut-être abécédaire. J'ajoute que tous ces ex-voto sont inscrits dans un cadre rectangulaire le plus souvent à queue d'aronde. Une autre précision : si, au djebel Taya, toutes les épigrammes sont datées, aucune ne l'est au Chettaba, où le nom même de Bacax est réduit à ses initiales : B.A.S, : Bacaci Augusto Sacrum. Enfin, alors qu'au Chettaba les inscriptions sont à lafois gravées et peintes en rouge et certaines seulement peintes, une seule est à la fois gravée et peinte au Taya.

Une double énigme
La première inscription étant datée de 210 et la dernière de 284, le culte de Bacax aurait duré 74 ans. Quel changement de régime imposa cette interruption brusque ? Mais aussi : comment cette dévotion avait-elle pris naissance ? Deux questions sans réponse ! Un dieu se révèle, son culte dure le temps d'une existence humaine, puis il disparaît renoncé, oublié par ses dévots d'hier. Comme son avènement, sa déchéance est une énigme. Et 16 siècles passeront avant que de nouveau son
nom soit prononcé par des bouches infidèles et soit écrit dans les livres !
Nous no saurons rien non plus des rites particuliers à ces cultes souterrains. Au djebel Taya, une épigraphe indique le lieu des sacrifices : " Sacrorum locum ". Mais ces sacrifices, en quoi consistaient-ils ? Partout l'incertitude et partout le mystère ! Gsell a dit de ces cultes : " ils avaient probablement des origines fort lointaines ; certains pouvaient remonter à l'âge de la pierre aux temps où les hommes habitaient volontiers des cavernes. " Et si, après 284 il n'est plus question de Bacax, d'autres divinités semblables avaient dû lui survivre, puisque, au Ve siècle encore, saint Augustin invitait ses ouailles d'Hippone, " trop fidèles à de vieilles pratiques ", à ne pas aller faire leurs dévotions dans des " hypogées ".

L'erreur mortelle de Rome
Ce qui surprend " a priori ", c'est que ce dieu numide est non seulement honoré d'une épithète latine: Bacaci Augusto (en abrégé B.A.) mais qu'il reçoit les vœux de pèlerins a noms latins. Cela s'explique ainsi : les Berbères de cette époque étaient romanisés. Pas jusqu'au sang, bien sur, puisqu'ils honorent ici une divinité non romaine, mais apparemment et officiellement : Caracalla ayant, en 212, universalisé le titre de citoyen. Mais les idiomes, les croyances, les mœurs indigènes disons le substratum, survivait à l'édit impérial. On était romain de droit, mais punico-berbère de fait. Sous les noms et le langage empruntés, et les gestes conformistes, l'âme ancestrale perdurait. Et l'erreur de Rome fut de croire qu'on changeait les âmes avec une loi, et que le droit de cité romaine pouvait faire des Romains.
Elle est morte de cette illusion.