Constantine
CIRTA capitale de l'antique Numidie
Constantine la farouche.

CIRTA capitale de l'antique Numidie
Constantine la farouche.

Le maréchal de Saint-Arnaud qui, avec le grade de capitaine, faisait partie des troupes qui entrèrent à Constantine en 1837, a fait d'elle ce portrait : " Alger ressemble à toutes les villes du Levant, Oran est moitié espagnol, moitié français et fort peu arabe, mais Constantine ne ressemble qu'à Constantine ".
La remarque est toujours juste : Constantine est unique par sa beauté sauvage. Et s'il était permis de définir une ville avec une épithète, je dirais tout nûment : Alger-la- voluptueuse, Oran-la-rugueuse, Constantine-la-farouche.

Une ville toute seule à son image
Entre Alger la Blanche et Tunis la Blanche, et l'une et l'autre maritimes, Constantine, isolée superbement dans l'intérieur des terres, est toute seule à son image, la plus originale des cités africaines par sa structure et par son site. Et cette image est telle, d'une grandeur si épique, tellement cyclopéenne, qu'on ne peut l'oublier lorsqu'on l'a vue une fois : elile est pour à jamais gravée sur la rétine.

Ici notre lyrisme peut jaillir et ruisseler, il sera surpassé par la réalité. Pégase en vain s'essouffle !
Constantine est plus belle que toutes les descriptions. Je ressens devant elle la sensation de petitesse que j'ai connue sur la route inoubliable de Djanet, dans le décor pétré du Tassili des Ajjers : l'impuissance humiliante de dire, avec des mots, ces splendeurs vertigineuses de la géogénie.

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Echo d'Alger du21-9-1952 - Transmis par Francis Rambert

février 2024

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CIRTA capitale de l'antique Numidie
BACAX, dieu CIRTA capitale de l'antique Numidie
Constantine la farouche.

CIRTA capitale de l'antique Numidie
Constantine la farouche.

Le maréchal de Saint-Arnaud qui, avec le grade de capitaine, faisait partie des troupes qui entrèrent à Constantine en 1837, a fait d'elle ce portrait : " Alger ressemble à toutes les villes du Levant, Oran est moitié espagnol, moitié français et fort peu arabe, mais Constantine ne ressemble qu'à Constantine ".
La remarque est toujours juste : Constantine est unique par sa beauté sauvage. Et s'il était permis de définir une ville avec une épithète, je dirais tout nûment : Alger-la- voluptueuse, Oran-la-rugueuse, Constantine-la-farouche.

Une ville toute seule à son image
Entre Alger la Blanche et Tunis la Blanche, et l'une et l'autre maritimes, Constantine, isolée superbement dans l'intérieur des terres, est toute seule à son image, la plus originale des cités africaines par sa structure et par son site. Et cette image est telle, d'une grandeur si épique, tellement cyclopéenne, qu'on ne peut l'oublier lorsqu'on l'a vue une fois : elile est pour à jamais gravée sur la rétine.
Ici notre lyrisme peut jaillir et ruisseler, il sera surpassé par la réalité. Pégase en vain s'essouffle !
Constantine est plus belle que toutes les descriptions. Je ressens devant elle la sensation de petitesse que j'ai connue sur la route inoubliable de Djanet, dans le décor pétré du Tassili des Ajjers : l'impuissance humiliante de dire, avec des mots, ces splendeurs vertigineuses de la géogénie.

ll faudrait un Wagner complété d'un Eschyle
Le peintre, ici, triomphe sur le " littérateur " car lui seul peut traduire approximativement, avec des lignes, des rayons et des ombres, ces dislocations formidables du cosmos. Je pense à Hugo, cependant à son aise dans le fantasmagorique, qui abandonna le verbe pour exprimer avec des taches de suie et des reflets d'orage, l'impression qu'il ressentait devant, les burgs du Rhin.
L'Alighieri, peut-être, ne serait pas vaincu, Et c'est pourquoi < " dantesque " est tellement galvaudé par tous les scribouillards au vocabulaire pauvre, qu'on n'ose plus l'usiter, même lorsqu'il s'imposerait. Mais le calame du Dante a chu sa main morte, et nul ne i'a recueilli, pas même Victor Hugo. Il faudrait un Eschyle complété d'un Wagner, toutes leurs cymbales, toutes leurs trompettes,
tous leurs tonnerres. Seules ces voix souveraines, parce qu'elles sont plus qu'humaines, seraient accordées au site mythologique de Constantine. Tout le reste est dissonance et dérisoire balbutiement; ce décor grandiose n'admet que la grandeur.

Cirta-la-Numide
Plus africaine qu'orientale. la vocation historique de Constantine, déterminée par la nature, est d'être une forteresse, et elle n'a pas failli depuis son origine. qui remonte au fond des ages, à cette prédestination. Quiconque a vu l'Aurès dong elle est la capitale, retrouve en sa Casbah, aire de rapace sur un abime, la " Guelaâ " berbère des vallées de l'Oued Chéchar et de l'Oued-el-Abiod.
Battue des vents sauvages, cuite par les siroccos, Constantine est plus rude, plus ardente, plus violente que les villes de la Côte, ce qui la fit surnommer, par El Békri je crois, la Cité des Passions : Medinet-el-Haoua, ce qui voudrait dire aussi, tellement la langue arabe est riche en métaphores : la Ville de l'Air et du Gouffre.
C'est Cirta, la Numide, le cœur et le cerveau de l'" Africa Vetus ", plus ancienne que Carthage, car elle était libyque avant d'être punique. Elle vit passer Bocchus, qui trahit Jugurtha au bénéfice de Rome. Elle a connu Scipion, Massinissa et Syphax, Marius et Métellus.
Je n'oublie pas Sophonisbe, touchante comme Didon et forte comme Electre, qui périt comme Socrate, victime volontaire (à tous le moins résignée) de l'amour de deux hommes et de la loi de Rome.
Quant a l'historien Salluste, lequel fut 18 mois proconsul de Numidie, il aurait, acquis ici une fortune si scandaleuse en écumant la province que César - qui se servait de tout ce qui pouvait le servir - fut obligé de le " couvrir " (comme on dit aujourd'hui en pareille occurrence) pour le sauver du cachot où mourut Jugurtha.

Fronton le Cirtéen
J'ai réservé Fronton qui, né sur ce rocher, devint le maître de deux empereurs, Lucius Verus et Marc Aurèle. D'origine numide " Ego libius " : Je suis Libyen, proclamait-il fièrement, c'était un orateur emphatique et précieux. Rhéteur-né, comme ii y en eut tant dans cette Afrique latinisée que Juvenal nommait " la nourrice des avocats " (et ca n'a guère change !) Fronton mettait le bien dire au-dessus du bien-faire.
Styliste, il voulait le mot juste et brillant. Pas le mot volontaire qui s'offre de soi-même, le mot usé par trop d'usage que nous appelons lieu commun, mais le mot rare et neuf, ie vocable précis, celui qui se dérobe et qu'il faut pourchasser.
L'étonnement, c'est de voir ce discoureur et ce jongleur de syllabes, enseigner l'éloquence à Marc Aurèle, lequel était aussi simple et assoiffé de vérité que lui de vanité. Mais le fils d'Antonin-le-Pieux ne fut pas contaminé par la faconde du Libyen. Prédestiné à. la vraie gloire, Marc Auréle résista à la contagion de la gloriole, et son vrai maître fut Epictète qui le convertit au stoïcisme - christianisme anticipé - qui fit de lui ce qu'il fut : " le plus vrai des hommes ", au dire de Fronton lui-même.

Les écrivains latins d'Afrique étaient-ils des Africaines ?
Comme Apulée, Tertullien, Saint Augustin (j'en passe) Fronton avait fait ses études à Carthage, dont l'université était la plus célèbre de tout le monde ancien. Ici une question, insoluble s'impose : les écrivains latins d'Afrique étaient-ils des Africains, je veux dire des autochtones ou bien des allochtones ? On le présume généralement. Certains l'affirment même, mais sans preuve irréfutable. Fronton, je l'ai dit, se proclamait Libyen. Mais cela implique-t-il qu'il fut de sang berbère ? Il pouvait être né en Numidie sans l'être. N'est-ce pas déjà le cas de beaucoup d'entre nous, après cent ans seulement que l'Algérie est française ?
Ceci me fait souvenir d'un Père blanc du Djurdjura, lequel, devant moi et les jeunes musulmans auxquels il faisait l'école, disai : " Je suis Kabyle ! " Exactement comme Fronton, 18 siècles avant lui, disait : " Je suis Libyen ! " et comme Charles de Foucauld, se faisant tout à tous par zèle apostolique, put dire ; " Je suis Targui ! " en certaines circonstances
Or,le Père dont je parle, bien que vieux djurdjuréen, était bel et bien natif d'une vieille province de France... A moi-même il m'advint, et septante fois sept fois, d'af?rmer comme Fronton : " l'Africa mate ! ". Cela signifie quoi ? Non point que j'y suis né, et d'un terreau africain, ((je suis Gaulois de Langres) mais que j'ai pour l'Afrique une affection filiale, la même que pour la France, et que de l'une et de l'autre, dans mon cœur confondues, je fais ma patrie unique : c'est mon africanisme qui me naturalise.
Mais j'y songe : dans mille ans (si la vie continue) comme il sera tentant, pour les historiens d'alors, de faire une Africaine d'Isabelle Eberhardt, et de Dinet un Africain, lesquels, pour les musulmans, qui confondent religion avec nationalité, sont déja des Arabes.
Et pourtant, l'Amazone était germano-slave et le peintre Parisien !
Conclusion :malgré l'intérêt humain qu'il y aurait à le savoir, nous ne saurons, jamais si Fronton de Cirta, Apulée de Madaure, Tertullien de Carthage, Augustin de Thagaste, étaient des Africains nés de pères africains, c'est-a-dire des Berbéres, ancêtres de nos Kabyles et de nos Chaouia, des Touareg et des Chleuh.

Les dieux de Cirta
Les premiers connus, ce sont Baâl et Tanit. divinités parèdres, épigones de l'Amon Ra pharaonique et de l'Astarté syrienne, dont d'innombrables stèles ont été reconnues dans toute la Numidie.
Ailleurs aussi, mais nulle part (sauf à Carthage, sans doute) on n'en exhuma tant que dans cette seule province, la " Numidia Cirtensis ", et qu'à Constantine même, qui en était la capitale, et où il y a un an seulement, 600 étaient encore mises à jour dans des travaux de terrassement. J'ajoute que le souvenir de la déesse Tanit survit dans les oasis d'Ouled-Djellal et d'Ouargla, où son Signe - je l'ai rappelé dans " La Féerie saharienne " - orne le linteau des maisons indigènes.

Saturne - Mercure - Bacax
Après Baâl, dieu solaire, et Tanit son reflet, personnifiant la Lune. dont le culte exigeait des sacrifices humains, du moins à l'origine, les dieux les plus populaires vénérés à Cirta furent Saturne et Caelestis, homologues latinisés de Baâl et de Tanit.
Ensuite vient Jupiter. le dieu des dieux, qui trônait au Capitole entre Minerve et Junon ! Puis Mercure, divinité de la Mercante et des voleurs (rapprochement plein d'enseignement !)
Est-ce la raison pour laquelle les marchands de Cirta se livraient à des lustrations dans les eaux du Rhumel comme leurs compères de Rome à la source Capène ? La découverte de " Scamma " (bancs de pierre épigraphiés) en 1941, sur la rive gauche de l'antique Ampsaga, a révélé tardivement la coutume, à Cirta, de ces ablutions rituelles.
Importé d'Asie (comme celui de Cybéle) par les soldats des légions, le culte de Mithra fut également très répandu dans toute la Numidie, et jusqu'à Saïda, aux confins du désert. Bien d'autres dieux et bien d'autres génies eurent aussi des dévots, notamment Bacax, dont j'ai dit quelques mots en parlant d'Announa. Dieu occulte et resté mystérieux, on ne sait rien de lui, sinon qu'on l'honorait dans la nuit des spélonques, au djebel Chettaba et au djebel Taya.

Constantin le Grand, fondateur de Constantine
Enfin Constantin vint. Après sa victoire en 312, sur Maxence, qui avait ravagé Cirta en 311, Constantin fit confectionner le Labarum pour rappeler la vision qu'il avait eue au combat des Roches-Rouges, d'une Croix lumineuse entourée de ces mots : " In hoc signo vinces " (Tu vaincras par ce signe).
Apothéosé par les païens à la suite de ce triomphe, il fut acclamé par les chrétiens qui saluaient en lui le champion du Christ et de l'Église.
Le fils de sainte Hélène ne détruit pas leur espérance. Dès 313, date faste dans l'histoire de la Chrétienté et du Monde, Constantin promulguait le fameux Édit de Milan qui instituait la liberté religieuse dans l'Empire. Pourtant, il ne se convertit que dix années plus tard, en 322. et il ne reçut le baptême qu'à l'artic .le de la mort, en 337, a Nicomédie, et des mains d'un prélat schismatique, l'évêque arien Eusèbe.
Malgré sa conversion, le Vieil Homme survivait en Constantin-le-Grand, car l'année même qui la suivit, en 324, il faisait étrangler son beau-frère Licinius avec lequel il partageait l'Empire. Devenu unique Auguste à la suite de ce drame, Constantin fit donation de Rome au pape Sylvestre et établit la Cour à Byzance, qui devint Constantinople.
Quant à Cirta, restaurée et embellie par son ordre, elle devint Constantine, nom qu'elle garda jusqu'à ce jour, malgré toutes les vicissitudes que l'Afrique a subies.
Et Dieu remplaça les dieux.
Le monothéisme triomphait du polythéisme.
Et Constantin méritait cette dédicace, où ses contemporains locaux le proclamaien : " Auteur de la sécurité perpétuelle et de la liberté. Dompteur de toutes les ! ".


Jugurtha, surnom honorifique signifiant le plus grand. Ami dc Scipion, qu'il accompagna en Espagne, il fut trahi par Bocchus, son beau-père, qui le livra à Marius, lequel l'emmena prisonnier à Rome, où il orna son triomphe. (118-106 avant Jésus-Christ)