Alger, Algérie : documents algériens
Série culturelle

" L'Aigle de Brousse "
de M. A.-L. BREUGNOT
Grand Prix Littéraire de l'Algérie pour 1945
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mise sur site le 24 - 5 - 2011
* Document n° 3 de la série : Culturelle - Paru le 15 avril 1946 - Rubrique PRIX LITTERAIRE

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" L'Aigle de Brousse "
de M. A.-L. BREUGNOT
Grand Prix Littéraire de l'Algérie pour 1945

Le Grand Prix littéraire de l'Algaie pour 1945 a été attribué sur proposition du Jury et par décision de M. Yves CHATAIGNEAU, Gcuverneur Général, à M. A. L. BREUGNOT pour son ouvrage " L'Aigle de brousse " et au Général Pierre WEISS pour ses " Contes du Croissant de lune "

LE GRAND PRIX LITTERAIRE DE L'ALGERIE

Institué sur la proposition le Grand Prix Littéraire, dont rement décerné tous les ans, à suffisant. des Délégations Financières par arrêté du Gouverneur Général en 1921, les modalités d'attribution ont été modifiées par la suite, a été régulièun écrivain né dans la Colonie ou y ayant séjournée durant un temps

Ce prix d'un montant de 10.000 fr. est attribué par décision du Gouverneur Générai, sur la proposition d'un Jury constitué de personnalités littéraires et de fonctionnaires compétents ( Le montant du grand Prix Littéraire de l'Algérie a été porté à 20.000 fr. par arrêté du Gouverneur Général en date du 20 décembre 1946.).

La liberté la plus entière est laissée aux candidats quant au caractère des oeuvres présentées, le prix pouvant être décerné soit à une œuvre littéraire ou d'imagination (romans, nouvelles, poésies) soit à un ouvrage scientifique (histoire, géographie, archéologie, sociologie).

LA VIE D'ALEXANDRE BREUGNOT

Algérien à la deuxième génération représentant type de la synthèse originale qu'est le peuplement latin de l'Algérie actuelle, Alexandre BREUGNOT est né le 26 janvier 1902 à Constartine, dont il fréquente normalement le lycée. Apre.3 avoir terminé ses études secondaires, attiré irrésistiblement par le théâtre et le cinéma, il part à Paris. Elève de Charles DULLIN, pendant deux saisons il participe au " Théâtre de l'Atelier ", au montage de pièces d'avant-garde, de Cocteau et d'Achard particulièrement aptes à séduire un esprit jeune et enthousiaste. Après deux années passées au Théâtre des Arts où il finit de s'initier à la technique théâtrale, lassé par le classicisme et les formules surannées de la scène, il tourne résolument ses activités vers le cinéma. C'est l'époque où le cinéma muet dégagé de ses erreurs atteint enfin une mise au point certaine. S'attaquant résolument à la base du métier, Alexandre BREUGNOT débute dans la figuration, avec tout ce qu'elle comporte d'attentes, de désirs impatients d'atmosphère superficielle et souvent d'aspects ridicules. C'est une époque de sa vie dont il parle avec effarement mais aussi avec une certaine émotion. C'est l'enthousiasme du jeune vis-à-vis du nouveau, du progrès, du moderne Séduit cependant beaucoup plus par la technique que par l'écran lui-même, Alexandre BREUGNOT trouve des appuis dans le milieu cinématographique et devient assez rapidement l'assistant d'Alberto Calcalcandi, ce maître du cinéma muet. 11 participe à la mise en scène de la " Jalousie du Barbouillé ". du " Capitaine Fracasse " dont les acteurs sont déjà Charles Boyer, Marguerite Moréno.
Le bouleversement complet de la technique cinématographique amené par la sonorisation, ainsi que le désir de se renouveler le ramènent en Algérie où il débute dans le journalisme en 1933. "Viétier ingrat pour les débutants qui se voient confier les rubriques diverses, les incidents sans importance.. Chargé assez rapidement par l' " Echo d'Alger " de l'interview des personnalités de passage, Maurois, Duhamel entre autres, avec qui il conservera par la suite des relations d'amitié, sa carrière de journaliste s'affirme dès ce moment.

La situation actuelle de M. BREUGNOT, qui est secrétaire général de l'" Echo d'Alger " et rédacteur en chef d'" Algérie Magazine " nous montre qu'il a pleinement réussi.

L'OEUVRE LITTERAIRE


C'est en 1939 qu'Alexandre BREUGNOT publie son premier roman " Keboul " dont l'action n'est qu'un prétexte à la description hardie et poétique à la fois de sa ville natale et à l'évcation de la tragédie Arabo-Israélite de 1934.

La situation pittoresque de Constantine bâtie sur un piton abrupt, comme une citadelle, les gorges profondes qui entourent la ville " décor pour l'Enfer de Dante ou pour quelque prodigieuse musique de Wagner, enchantement de granit bleu et ocre, couloir sinueux que le ciel couvre d'un toit d'azur où tourbillonnent des vols de pigeons blancs et de corbeaux avides ".

       - L'effort de l'homme pour parer aux difficultés créées par la nature :
o Un ingénieur, contemporain dm'ir fel et amoureux comme lui des charpentes métalliques avait
construit, au début du siècle, un réseau d'escaliers et de passerelles qui descendent au fond du gouffre et courent le long des parois à pic, comme un chemin tissé par quelque araignée géante " esquissés au début de l'ouvrage situent très justement la ville, cette ville pleine de contrastes.

Ville européenne " grouillante et banale fabriquée au petit bonheur suivant le goût et le besoin du moment ".

Ghetto " qui est un monde avec ses odeurs, ses coutumes, son rythme, ses bruits, sa propre musique de langage originale et colorée et ses femmes semblables à des princesses espagnoles peintes par Velasquez, qui s'avancent dans le .frouirou de leurs robes de soie, larges comme des cloches, rutilantes comme des chasubles et d'où sortent gainés de tulle des bras nus, larges et fermes. "

Ville arabe, sereine et calme aux " rues bleues comme des turquoises " et dont la place " entourée de maisons basses, roses et bleues avec son petit café maure qu'une vigne en treille égaye d'un feuillage vert émeraude " est faite pour enchanter le touriste ou le poète.

C'est l'âme profonde de Constantine : " Calme des vieux quartiers arabes, activité fébrile de la ville neuve, nocturne de Chopin, rhapsodie de Liszt. "

Les " Images d'Alger ", illustrées pal Paul Vigil et publiées en 1942, ne sauraient recevoir de critique plus judicieuse que celle formulée par Max-Pol Fouchet dans son élégante préface :

" D'un grand intérêt pour les étrangers, les images d'Alger, ne seront pas moins utiles aux Algérois eux-mêmes, à ceux qui habitent Alger et sont devenus de ce fait aveugles, ou presqié, à ses jeux, à ses ombres, à ses visages, à ses pierres, à ses coutumes et à ses exceptions. Oui, ce livre par ses textes et ses dessins, va révéler aux Algérois leur cité, il va dessiller des regards trop avertis, donner des yeux neufs, provoquer je l'espère, un tourisme citadin, susciter des vocations de promeneurs, proposer des itinéraires. Il a toutes les quo;ités requises pour Cela : poésie discrète et nuancée, sens du type humain et des moeurs, connaissance de l'anecdote comme de l'histoire. Mais je serais incomplet dans ma présentation si je ne signalais pas qu'il témoigne aussi d'un Alger disparu. " Le visage des villes est plus changeant que celui des mortels ", disait Baudelaire, et ce n'est certes pas le moindre intérêt de cet ouvrage que de faire revivre ce qui a disparu. Grâces en soient rendues à M. A. L. Breugnot et à Vigil ! Ils vous proposent, Algérois, un beau Livre d'heures de votre ville. On ne saurait trop les en remercier ".

" La Foire d'Embrouille " publié par la suite, nous éloigne de l'Algérie et permet à A. L. Breugnot d'affirmer ses qualités de peintre en nous charmant par les paysages d'Auvergne, région qu'il tonnait bien.

En 1945, " L'aigle de Brousse " que le Gouverneur Général a retenu pour le Grand Prix Littéo raire de l'Algérie, stigmatise l'aspect de guerre de la vie coloniale, cette vie que le métropolitain idéaliste voit trop souvent à travers des images d'exotisme facile, et retrace l'épopée d'une jeune, d'un jeune qui n'avait pas dit " oui ".

" L'AIGLE DE LA BROUSSE "

La guerre qui a bouleversé le monde, a largement débordé sur la littérature actuelle et on peut dire que " l'Aigle de Brousse " est l'oeuvre de guerre de M. BREUGNOT. Colonial, il a retracé en la transposant dans un pays plus lointain, l'atmosphère particulière créée par la guerre dans les colonies.
1939 - Mobilisation, espoir de se battre, enthousiasme bientôt éteint par l'inertie de la vie des camps et les nouvelles lointaines :
" De si loin la guerre ne semblait plus être la guerre. Une incoercible lassitude, un désintéressement égoïste avaient succédé à l'exaltation des premières heures. La vie avait repris son cours normal. La colonie parlait plus d'affaires que de combats. Pourquoi eut-on parlé de combats ? La radio était vide de nouvelles. Les communiqués désespérément brefs ".

       Mai 1940 - Fièvre de nouvelles - Espoir.
" Excessifs dans la passion comme dans leur indifférence, les coloniaux vécurent alors penchés sur les postes de radio ,oubliant d'un seul coup affaires et plaisirs. La confiance était générale. La France ne pouvait être battue ".

       Juin 1940 - L'Armistice écrasant, l'appel de la Résistance.
" Ces hommes qui chaque jour tentaient l'Aventure, qui luttaient avec une farouche volonté, contre les fléaux de la nature, contre la maladie, contre les inventions perfides des Administrations - celle de leur pays et celles des autres pays - contre les barrières douanières, contre la passivité des noirs ces hommes qui avaient conservé, quel que fut leur âge, des réactions de jeunes, ne comprirent pas, ce geste de vieillard. "

" Et c'est à ce moment que la voix de la résistance s'était étendue dans l'éther, d'un bout de l'autre du monde, tout autour du monde comme une ceinture d'espérance. Ainsi ils surent que la France n'était pas morte, pas agoniste parce qu'un homme avait dit : " Je maintiendrai ".

C'est alors l'époque trouble où il faut savoir choisir ; les coloniaux se préparent :
" La prudence avait le pas sur la confiance, la sécurité sur l'amitié. On travaillait en silence. Un jour, on apprenait qu'un ami était passé. On ne se fachait pas. On disait : le veinard ! avec l'espoir de l'imiter ".

L'aventure d'un jeune Français, la traversée de l'Afrique, de la Côte d'Ivoire jusqu'à l'Egypte - Bir-Hakeim, la marche victorieuse de Lybie tout cela se détachant sur une toile de fond : l'ombre de la résistance, et dominé par le personnage de guerre du Générale de Gaulle, tel est le sujet de l' " Aigle de Brousse ".

       - En tableautins vivants, en images précises, les paysages africains sont évoqués. " La savane était reverdie par les pluies. Dans une échancrure de verdure ils avaient aperçu un peu avant le crépuscule, au bord du miroir d'eau du Chari, Fort-Foureau entouré de sa vieille enceinte de terre séchée. En face, sur l'autre rive se dressait Fort-Lamy avec ses maisons de brique rouge ".

       - L'atmosphère cosmopolite et fraternelle des cantines recréé :
" Dedans c'était une babel dans une tabagie bleue à goût de " navy-cut ". Il y avait là de tout : des Hindous bronzés, des Anglais plus roses, rafraîchis par la pluie comme les fleurs d'été après un orage,. des Grecs, aux minces visages coupés de moustaches noires, des Australiens athlétiques, ces Canadiens délurés jargonnant un patois des vieilles campagnes de France, des Sénégalais, timides et gauches avec des dents de belles filles en pleine face d'ébène, et des Français menant grand tapage, bousculant tout, vifs, furetant, riant, mangeant des sandwichs voracement et faisant des pirouettes eu des blagues clownesques et rabelaisiennes ".

Bâti de toutes pièces sur les notes sommaires de H.-M. Lasimone, des F.F.L. du Western Désert,
" L'Aigle de Brousse " retrace une vie que A.-L. BREUGNOT n'a pas vécue, peint des paysages qu'il n'a pas vus, décrit des batailles auxquelles il n'a pas assisté et des engins dont il ne s'est jamais servi. L'exactitude, la précision et la clarté de l'ensemble témoigne d'une documentation poussée et d'une imagination exercée et aidée par la connaissance de la technique cinématographique où la reconstruction de chaque scène doit être étudiée dans les moindres détails. ,

L'avis de ceux qui ont vécu, tout au moins en partie, l'épopée de " l'Aigle de Brousse " est unanime : A. L. BREUGNOT a essayé de récréer une atmosphère, il y a parfaitement réussi.