Alger,
Les escaliers d'Alger
Afrique du nord illustrée du 12-10-1935 - Transmis par Francis Rambert

sur site :juin 2021

Je me transporte dans un quartier neuf d'Alger ; à un tournant rapide de la rue Duc-des-Cars s'élève un très haut et fort curieux escalier en chicane, qui embrasse des jardinets suspendus où l'on a négligé de planter fleurs ou arbustes ; de maigres plants de ricin y végètent, éclaboussés par les jets d'immondices dont les riverains ne sont point chiches et où les chats entretiennent de furieuses hostilités. Sur le palier de départ une borne-fontaine dispense un filet d'eau verdunisée. Au milieu du pénultième palier se dresse un réverbère de fonte un peu rouillé. Le passage n'est point sans danger ; il convient de regarder où l'on marche, non que la crotte y soit plus abondante qu'ailleurs, mais la maçonnerie a crevé de toutes parts ; des fragments de balustrade sont tombés ; il y a des lézardes dans le dallage. Je reconnais cependant volontiers que ce site urbain a du caractère et n'est point sans beauté.

Suivons l'interminable rue du Télemly, qui fut si pittoresque à l'époque de mon enfance. Les raidillons n'y manquent pas non plus que les escaliers vertigineux. De ceux-ci, le plus extraordinaire est, à n'en point douter, celui qui relie le Télemly à l'extrémité de la rue de Mulhouse.(rue Cormuz?)Soutenu au-dessus d'un lit de ravin par des charpentes de ciment armé, il comporte de vastes paliers, où aboutissent d'autres escaliers. Les buildings entre lesquels il se termine sont eux-mêmes soutenus par des béquilles de ciment armé sur les pentes abruptes du ravin.
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Les escaliers d'Alger

Les innombrables écrivains qui décrivirent Alger s'accordèrent au début à vanter la beauté que présente au regard l'immense escalier blanc formé par l'étagement des maisons accrochées aux flancs d'une colline, devant la mer. La ville s'accrut, envahit les plages de l'Agha, de Mustapha et bientôt de Maison-Carrée, et tandis qu'éclataient, sous sa poussée victorieuse, les fortifications élevées par les Français, elle se lançait à l'assaut des coteaux voisins et dévorait avec fringale sa couronne de verdure.

Alger est une cité montagnarde ; celles de ses rues qui gardent l'horizontale sont parallèles au bord de l'eau et s'étirent sur une longueur de plusieurs kilomètres. Les autres voies, perpendiculaires au littoral, joignent à celui-ci la ligne dés crêtes qui dominent la baie ; elles sont courtes, et leur raideur est telle que le plus souvent on les forma d'escaliers interrompus par des paliers où s'ouvrit la porte des habitations.

Le site urbain a donc, à Alger, deux caractéristiques très personnelles : d'une part, la disposition de l'ensemble, en gradins ; d'autre part le modelé des rues en escaliers. Les voitures qui vont de la ville basse à la ville haute empruntent de longs chemins en lacets : tournants Rovigo, rampe Valée, rue Michelet, chemin Yusuf, etc.. L'habitant ne cesse, au cours d'une journée de travail, de monter ou de descendre des degrés comme dans un cauchemar. Cette coutume n'est point défavorable à sa santé ; je ne sais jusqu'à quel point elle n'affecte pas son humeur qui, si elle est à l'occasion patiente et optimiste, n'est point exempte de sautes et ne déteste pas les querelles plus ou moins justifiées par les convictions politiques.

Chacune de ces rues en escalier a sa physionomie propre, son pittoresque spécial, son animation, ses habitués. Voyez par exemple les escaliers de la pêcherie où de petits commerçants au parler savoureux, au geste preste, vous offriront des oiseaux en cage, des engins de pêche à la ligne, des coquillages ou des paniers de cacahouettes, à l'ombre bleuâtre des murs de la Mosquée ; à l'entrée de celle-ci est une grappe de mendiants qui attirent de leur mieux, à invoquer la divinité et le saint marabout Sidi Abdelkader, l'attention et les aumônes des dévots. Ces escaliers-là composent un tableau comique.

Les escaliers qui encadrent l'Opéra sont chers aux yaouleds, fort occupés naguère à jouer à la glissade sur les limons de dalles et les mains courantes de fer ; une municipalité prévoyante a multiplié les obstacles à tels divertissements qui avaient parfois de funestes conséquences.

A l'angle du boulevard Amiral-Pierre et de la rue d'Icosium, le long d'un rempart maritime de moellons bleus élevé jadis par l'autorité militaire, un étroit escalier de fer, interdit au public, descend jusqu'à la plagette malpropre où des pêcheurs ont tiré leurs pastéres. La crème noire et grasse d'un égout s'écoule ici dans la mer, avec lenteur. Des tuyaux de ciment ont crevé, à demi enfouis sous des franges d'algues desséchées. Une tribu de chats a élu domicile en cette retraite, où la nuit ils mènent à grands cris leurs amours. Pendant la durée du jour, les mères chattes allaitent leur dernière portée ou dorment au soleil. Les gens du quartier, pitoyables aux bêtes, leur envoient volontiers les déchets de leur cuisine, où les gracieux félins trouvent leur pitance, à leur loisir, sans redouter la gloutonnerie des chiens. Mais quel puant dépotoir est ce paradis des chats.

Entre le Jardin Marengo et le Lycée, on a construit, depuis que je terminai mes études secondaires, un escalier qu'afraîchissent de beaux arbres ; au temps jadis les parterres et les corbeilles s'étendaient jusqu'au bahut, dont les fenêtres grillagées s'ouvraient directement sur les verdures. Il semble que les scènes pittoresques qui se passaient, aux heures chaudes du jour, à l'abri des frondaisons et dont les potaches et leurs bons maîtres étaient les témoins émerveillés, aient provoqué l'autorité supérieure à mettre de la distance entre les jeunes disciples détournés mal à propos d'études austères et les couples sans respect des droits de la morale sur ma route, aujourd'hui, je ne découvre que des meskines endormis, blottis dans leurs loques, sur chaque palier, des chiens qui se font politesse et des moineaux qui picorent des miettes de pain. O Seigneur, que le Lycée, vu de ce côté, est laid et grognon ! Ici prend jour le petit jardin réservé du Proviseur ; les arbres ont l'air d'y être en prison.

Je passe outre, suis la rue Marengo et m'arrête un instant à contempler l'escalier commode et malpropre qui relie le quartier de la mosquée Sidi Abderrahmane à la partie de la Casbah où l'on ne mène point les touristes, sinon à leur demande expresse et formelle. Les marches en furent égratignées par la ferrure des croquenots de tirailleurs et de zouaves en vadrouille. Elles fleurent autre chose que le musc ou l'opopanax. Du haut de ces escaliers qui conduisent soldats et matelots aux empyrées du vice à bon marché, le spectacle qu'offrent Alger et la baie de Mustapha est admirable. Terrasses et toits fuient à nos pieds vers les môles où les bateaux dressent la haie de leurs mâts et de leurs agrès ; l'atmosphère imprégnée d'azur a une profondeur de limpidité qui nous fait oublier les turpitudes de l'heure prochaine. Je gagne maintenant le quartier aux ruelles enchevêtrées de la Casbah ; les grimpettes qu'interrompt souvent un degré, sont raides ; des encorbellements, soutenus par des rondins de thuya, transforment la venelle en tunnel ; les façades muettes furent badigeonnées de bleu indigo, parfois de vert clair ou de rouge sang dilué. Ces couleurs féroces teignent de façon, étrange la lumière qui gicle dans les corridors que sont devenus les chaussées. Les portes des demeures s'en trouvent, étroites, basses, entre deux fûts de colonnes romaines enlevées aux ruines de Tipaza ; sur elles s'appuie un arc de plein cintre où furent sculptées des roses. Bardés de clous, d'aspect rébarbatif, les vantaux ont les luisances du vieux bronze. Dans ces ruelles, où l'on ne rencontre guère que des chats en maraude et des vieilles femmes qui dissimulent peut-être sous leurs voiles des messages d'amour, l'escalier a une familiarité, une intimité qui nous touche ; nous sentons ici le néant de la vie ; nous nous éprenons de la solitude ; il nous semble que les demeures entre lesquelles nous cheminons sont des monastères où l'on apprend à mourir à force d'oublier la vie.

Je m'en retourne à la ville européenne. Des tranchées profondes et régulières séparent l'un de l'autre les blocs de hautes bâtisses à l'escalade des collines. Voici les interminables escaliers de la rue Joinville, couronnés à leur sommet par les bois poudreux d'eucalyptus des terrains militaires. La perspective des marches s'enfonce dans un lointain vert pâle, qui n'est point désagréable à l'œil. Les algériens ont du jarret et ne se soucient guère des maladies de cœur; songez un peu, je vous prie, au cours naturel de culture physique que suit une dame qui habite au dernier étage de l'ultime maison de la rue Joinville, et qui se rend matin et soir à son travail et chez ses fournisseurs au carrefour de la rue Waïsse. A cet exercice il est fatal qu'elle acquière des muscles d'acier.
Voici, un peu plus loin, le long zigzag des escaliers de la rue des Généraux-Morris. D'un côté sont de vastes immeubles aux façades sans caractère ; de l'autre les dépendances de l'hôtel attribué au général commandant du XIX° Corps. L'ultime palier aboutit encore aux bois d'eucalyptus des terrains militaires. La ligne brisée des balustrades n'a rien de déplaisant.

Je me transporte dans un quartier neuf d'Alger ; à un tournant rapide de la rue Duc-des-Cars s'élève un très haut et fort curieux escalier en chicane, qui embrasse des jardinets suspendus où l'on a négligé de planter fleurs ou arbustes ; de maigres plants de ricin y végètent, éclaboussés par les jets d'immondices dont les riverains ne sont point chiches et où les chats entretiennent de furieuses hostilités. Sur le palier de départ une borne-fontaine dispense un filet d'eau verdunisée. Au milieu du pénultième palier se dresse un réverbère de fonte un peu rouillé. Le passage n'est point sans danger ; il convient de regarder où l'on marche, non que la crotte y soit plus abondante qu'ailleurs, mais la maçonnerie a crevé de toutes parts ; des fragments de balustrade sont tombés ; il y a des lézardes dans le dallage. Je reconnais cependant volontiers que ce site urbain a du caractère et n'est point sans beauté.

Suivons l'interminable rue du Télemly, qui fut si pittoresque à l'époque de mon enfance. Les raidillons n'y manquent pas non plus que les escaliers vertigineux. De ceux-ci, le plus extraordinaire est, à n'en point douter, celui qui relie le Télemly à l'extrémité de la rue de Mulhouse. Soutenu au-dessus d'un lit de ravin par des charpentes de ciment armé, il comporte de vastes paliers, où aboutissent d'autres escaliers. Les buildings entre lesquels il se termine sont eux-mêmes soutenus par des béquilles de ciment armé sur les pentes abruptes du ravin.

Plus loin encore, dans la direction du parc de Galland, nous découvrîmes à notre droite les restes d'un de ces sentiers sous voûte de verdure, ménagés en grimpettes, que les Algérois de jadis appellaient des chemins romains et qui étaient alors pavés de rocaille bleue. Hélas, ces chemins si frais deviennent peu à peu des rues. On a bâti des maisons de rapport dans les vastes jardins qui les flanquaient et les vieux arbres disparaissent peu à peu. Un chantier est là, en pleine activité, au bas du chemin de la Rochelle (ce ne sont pas les escaliers qui manquent!); on a construit un escalier sous les oliviers centenaires auxquelles se suspendent des lianes et des liserons en festons fleuris, parmi des mimosas et des chênes-nains. Du haut de l'escalier on a encore une vue magnifique sur les falaises de Saint-Raphaël, le Fort-l'Empereur, et les villas d'EI-Biar. Mais ceci ne durera guère.

Et tout de même, au parc de St-Raphaël, ne convient-il pas de s'émerveiller, enfouis dans la verdure qu'à dessein on laissa sauvage, au spectacle des plus jolis escaliers du inonde qui donnent accès à l'un des plus beaux panoramas qui soient, celui de la baie de l'Agha et des falaises de maisons de la ville nouvelle ?