-Fort-National en 1900
Edgar Scotti

extraits du numéro 102 , juin 2003 , de "l'Algérianiste", bulletin d'idées et d'information, avec l'autorisation de la direction actuelle de la revue "l'Algérianiste"
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-Fort-National en 1900
Edgar Scotti (†)

Chef-lieu de commune de plein exercice, créé en 1871, Fort-National est implanté sur le territoire des Beni-Iraten à 916 m d'altitude sur un plateau du versant nord du Djurdjura, en Grande Kabylie. Le Sebaou et ses affluents, l'oued Aïssi, l'oued Djemma et l'Assif-Khellil qui contournent la ville ont un débit extrêmement variable, torrents infranchissables en hiver et à la fonte des neiges, ils ne sont plus que des ruisseaux, bordés de frênes, presque à sec en été.

L'enceinte de 2200 mètres - flanquée de dix-sept bastions - qui ceinture Fort- National est percée de deux portes: celle d'Alger et celle du Djurdjura. La ville, d'une superficie de douze hectares fortement accidentés, est parcourue par de larges artères le long desquelles s'élevaient tous les bâtiments administratifs et militaires.

Au début du xx' siècle la ville, siège de la commune mixte, abrite une population de 10360 habitants, dont 1050 métropolitains. Le long de la rue principale quatre-vingts maisons particulières sont érigées. La commune mixte s'étend sur 32900 hectares avec une population totale de 52940 personnes Sont rattachés à la commune mixte les douars ou fractions de douars AïtIraten, Oumalou, Beni-Aïssi, Beni-Douela, Beni-Mahmoud, Beni-Khellil, Beni-Sedkha-Ouadhia, Beni-Sedkha-Chenacha, Beni-Yenni et son village des Aït-Lahssen de 2200 habitants, Aït-Iralen.

Un grand marché se tient à Fort-National tous les mercredis. Six autres marchés se tiennent le dimanche aux Aït-Irdjen et aux Beni-Sedkha-Ouadhia, le mardi aux Beni-Yenni et aux Aït-Akerma, le mercredi aux Beni-Douala, et le jeudi aux Beni-Khellil. On y échange du raisin (tizourine) des variétés kabyles : Ahmeur bou Ahmeur, Bezzoul el Khadem, Amokrane conduites en treilles. Les transactions portent surtout sur des céréales : blé, orge, béchena (sorgho), des huiles, des figues, du beurre et du miel.

En cette année 1900, la commune mixte de Fort-National abrite 197 moulins à farine et 280 moulins à huile. Les artisans des Beni-Yenni et surtout ceux des Aït-Lahssen jouissent d'une grande renommée pour la fabrication des armes blanches, de la bijouterie et de l'orfèvrerie. D'autres villages sont réputés pour leurs travaux de sparterie, vannerie, poterie, ainsi que pour le tissage des laines.
Pendant longtemps, le relief très accidenté rendait aléatoires les communications entre les villages en raison des violentes crues en hiver et à la fonte des neiges, des ruisseaux montagnards. Une série de petits ponts métalliques, construits vers 1910, facilita les relations entre les villages perchés au sommet de pitons.

Tous ces villages, reliés les uns aux autres par des sentiers bordés de spates de figuiers cactus, ont une école vers laquelle convergent tous les matins les élèves venus des mechtas environnantes.

Et c'est souvent à pied ou à dos de mulet que les institutrices et les instituteurs rejoignent les maisons de l'école, entourées d'un petit jardin, où les élèves apprenent aussi à utiliser les semences, à greffer et à traiter les arbres. Pour dispenser cet enseignement horticole et arboricole- en plus de l'enseignement scolaire habituel - la maîtresse ou le maître dispose d'un Traité pratique de culture potagère pour l'Afrique du Nord, rédigé par Hippolyte Truet, professeur d'agriculture aux écoles normales d'Alger.

C'est dans un climat de confiance absolue que ces enseignants vivaient au milieu des villageois. Et même, si plus de cent ans après, il n'est pas possible de les citer tous, évoquons tout de même le souvenir de ces femmes et de ces hommes qui apprenaient à lire, écrire et compter à ces petits kabyles en burnous et chéchia rouge des villages suivants :

à Tizi-Rached M. Carnet,
à Tamazirt Mme et M. Corde, MM. Pélissié,Vercueil,
à Abdeni M. Charles,
à Aït-Yacoub M. Yazid Yaker,
à Iril-Guefri M. Habdi,
à Agouni- Bour'ar MM. Ferrand, Meziane, Perret,
à Timmamert-el-Haâd
Mme et M. Casanova,
M. Perrin Terrin,
à Aït-Meraou M. Azouaou,
à El-Misseur M. Idir Mohammed,
à Taourirt- Mimoun MM. Verdi, Pascal, Maury,
à Aït-Lahssen MM. Garapon, Mohand Saïd, Ali Haroun,
à Agouni-Ahmed MM. Pizel, Belguerche,
à Taourirt-el-Hadjadj M. Belhamer,
à Taourirt-Moussa Mme Girardot (mère), M. César Girardot.
à Tizi-Hibel MM. F. et A. Carrière,
à Iril-Bouzerou MM. Manin, Naït Si Ameur,
à Taguemount ou Kerouch M. Ferhani,
à Tammaroucht M. Hammoutène,
à El Klaâ MM. Baylac, Duport,
à Akerrou MM. Grim, Juvigny.
Rappelons également les écoles d'apprentissages que dirigeaient
à Tamazirt M. Demonque,
à Beni-Yenni M. Vidal,
à Fort-National M. Clément.

Ainsi que les écoles des Pères Blancs aux Aït-Larbaâ, aux Beni-Sedkha Ouadhia, et à Taguemount-Azouz.

Malgré la beauté du site, il n'était pas facile en 1900 de vivre dans le massif du Djurdjura. Et pourtant ces femmes et ces hommes, ainsi que tous ceux qui leur succédèrent jusqu'en 1962, étaient bien conscients d'être utiles aux enfants et appréciés des parents de cette Kabylie. Ils auraient certainement aimé que l'on connaisse la noble tâche qu'ils y accomplissaient.

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N.D.L.R. : L'école d'Agouni-Homed, où le jeune instituteur René Rouby a été enlevé par les fellaghas, existait donc en 1900 (cf. Otage d'Amirouche, l'algérianiste n° 101, p. 117).Voir ci-dessous

Otage d'Amirouche.
René Rouby

Bien peu nombreux sont ceux qui purent garder un reste de vie après une capture et un séjour dans les caches du F.L.N., plus spécialement celles du sanguinaire Amirouche... René Rouby fut miraculeusement de ceux-là. Jeune volontaire venu de sa Lozère natale, influencé par les sollicitations enflammées du libéral inspecteur Marchand, persuadé de faire oeuvre utile, il se porta volontaire comme instructeur en Algérie en 1958. Avec quelques autres de son âge, après une rapide initiation dans une école de Tizi-Ouzou, il est envoyé dans un petit village de la montagne kabyle : Agouni, au douar des Beni Yenni. Là, avec celui qui deviendra son ami, Joël, ils font ce qu'ils peuvent pour alphabétiser 140 enfants. Les Pères Blancs, installés non loin de là, leur seront de bon conseil tant sur les relations avec la population, que pour les conseils pédagogiques.

Le 21 janvier 1958, ils sont " enlevés " par un groupe de fellaghas qui débarquent dans leur école. A partir de là, va commencer un calvaire : marches harassantes dans le maquis, mains liées, coups, vol de leurs objets personnels : bague, montre..., y compris les chaussures et les vêtements - on apprendra qu'Amirouche portait l'imperméable de Joël quand il a été tué. La mémoire de René Rouby est précise, affûtée par le souvenir des souffrances physiques et surtout morales, avec un sentiment de mort toujours imminente. Après cinq jours de marche ponctuée de coups pour faire avancer les jeunes gens, l'arrivée au camp dissimulé sous les arbres, permet la rencontre avec 26 autres prisonniers : 10 militaires, 10 civils pieds-noirs dont un instituteur, 6 Algériens. Joël, l'ami à la constitution fragile, ne survivra pas. Épuisé, il mourra avec 13 autres compagnons de captivité, suite aux mauvais traitements et au manque de nourriture. L'un d'eux, Jean Azzopardi, sera précipité, d'un coup de pied, au bord du sentier; le plus âgé, Louis, 60 ans, sera emmené pour être " achevé ". Après la mort
d'Amirouche, c'est manifestement un souci d'action psychologique qui motivera la libération des détenus. Ce récit vibrant de sincérité, marqué par la souffrance mais sans ressentiment, est porteur d'enseignements. On en tire la certitude que l'opération " Jumelles " du général Challe avait acculé les rebelles en leur laissant peu d'efficacité malgré leur aptitude à se fondre dans le paysage. On s'interroge aussi sur l'ambiguïté des comportements de ces populations qui peuvent aussi bien accueillir un jour, chaleureusement, un convive autour d'un couscous, le laisser lapider les jours suivants, ou se faire complice de l'A.L.N., en signalant les préparatifs des militaires par le " téléphone arabe ". Les conséquences dramatiques sur les familles des prisonniers furent une conclusion douloureuse à cette tragédie. Cette véridique histoire de torture par le F.L.N. reste un témoignage précieux et à contre-courant en ces temps où on n'accepte la vérité que dans l'autre sens.
Éditions Atura, 157 pages, 16 €.Marie-Jeanne Groud