-Alger, le théâtre municipal
L'Opéra municipal d'Alger de 1830 à 1939
...
...Une idée du général comte Clauzel
par Fernand ARNAUDIÈS

extraits du numéro40, decembre 1987 de "l'Algérianiste", bulletin d'idées et d'information, avec l'autorisation de la direction actuelle de la revue "l'Algérianiste"
mise sur site le 5-12-2009

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L'Opéra municipal d'Alger de 1830 à 1939
par Fernand ARNAUDIÈS

AUSSI invraisemblable que cela puisse paraître, la création d'un théâtre subventionné en Alger remonte aux tout premiers mois qui suivirent la reddition de la ville, survenue le 5 juillet 1830.

L'idée en revient au général comte Clauzel, soucieux du moral de ses hommes et fort bien renseigné sur la précarité des distractions que pouvait offrir la cité inquiète et hostile.

Après d'assez laborieuses recherches, le choix d'un local se porta sur une salle relativement vaste, sise rue des Consuls.

PLUS tard, pour des raisons de commodité, le théâtre fut transféré rue de l'Etat Major, où se trouvait son entrée principale tout près du groupe de beaux palais arabes comme ceux où sont actuellement installés la Bibliothèque nationale et le général commandant la division d'Alger. Une seconde entrée avait été ménagée par précaution, rue du Soudan.

La salle était coquette. Les journalistes lui donnaient volontiers le joli nom de " Bonbonnière ", évocateur d'intimité charmante et de confort.Nous pouvons dire que le succès de ce théâtre où fréquenta la plus haute société de la colonie, dépassa largement tous les espoirs. Le nombre des spectateurs grandissait sans cesse. Faute de place, on se trouvait bien souvent dans l'obligation de fermer les guichets, alors qu'une foule encore considérable stationnait sur les trottoirs étroits.

Toutefois, les années passèrent et ce n'est que vers 1850 qu'il fut décidé d'agrandir la salle. M. Robinot-Bertrand, chargé de mener les travaux à bonne fin, sut, à cette occasion, tirer le meilleur parti du vieil immeuble.

Bien que remanié et assez considérablement agrandi, le théâtre de la rue de l'Etat-Major devenait par trop insuffisant.

Les citoyens responsables se trouvaient entièrement d'accord sur la nécessité urgente de construire enfin un édifice convenable, digne de la ville.

L'entrepreneur Sarlin avait soumis au conseil municipal, le projet de deux architectes : MM. Frédéric Chasseriau, ancien architecte des bâtiments civils, et Ponsard. M. Sarlin se chargeait de la construction.

C'est ainsi que sur l'emplacement du théâtre actuel, les travaux commencés au mois de mai 1850, se poursuivirent jusqu'au 29 septembre 1853, jour de l'inauguration, qui eut lieu en présence du maréchal Randon, du préfet Latour-Mezeray et du maire M. Guiroye. Au programme figurait une revue : " Alger en 1830 et en 1853" de M. Descous, qui avait confié la partie musicale au baron Bron, chef du cabinet du préfet. On dut refuser du monde.

Le 10 mai 1865, l'Empereur Napoléon assiste, à l'Opéra, à une représentation de " Rigoletto " donnée par une compagnie italienne.

En 1873, la salle était devenue trop petite. On décida de l'agrandir. MM. Dumay et Bullot se chargèrent de ce travail.

Malheureusement, un incendie ravagea l'Opéra le 19 mars 1882. Les archives, la bibliothèque, le magasin des costumes et des accessoires furent détruits. Le foyer, heureusement, ne subit aucun dommage.

L'architecte Oudot obtint de reconstruire le bâtiment, qui ouvrit ses portes le ter décembre 1883. La salle hispano-mauresque aménagée dans l'arrière-scène, date de cette époque.

En 1887 le théâtre " Impérial " à l'origine, devint municipal, et du même coup, perdit la subvention de trente mille francs qui, jusqu'alors, lui était allouée.

L'Opéra ne connut plus, dès lors, de transformation importante.

Les travaux de rénovation

Malgré ses qualités réelles, malgré certains côtés agréables, quoique désuets, de ses multiples aspects, l'Opéra de Chasseriau, parfaitement conçu à l'origine, ne répondait plus aux nécessités actuelles. Il devenait urgent d'en corriger les imperfections.

La recherche du confort ne posait pas, seule, les données du problème, il y avait aussi la recherche d'une sécurité indispensable, rendue précaire par la vétusté de différentes installations.

Il fallait remanier la vieille maison.

Ce fut l'oeuvre de la municipalité Rozis.

La conception de M. Rozis, dominée par le souci de concilier les commodités modernes avec les hautes traditions de l'art français, devait retenir l'attention. Elle était de celles qui s'imposent par leur nature, par leur portée. Aussi fut-elle accueillie par la grande majorité du conseil municipal.

La salle et ses dépendances

Je dirai tout de suite, puisque, aussi bien, on passa très vite de l'élaboration à la mise en oeuvre, que l'on eut l'excellente idée de confier les travaux, après concours, aux architectes algérois Raymond Taphoureau et Emmanuel Guermonprez.

L'exécution fut entreprise et poursuivie sous la haute direction et le contrôle de M. le colonel Richier, premier adjoint, de la Commission des grands travaux, de M. Molbert, ingénieur en chef, de M. Regeste, architecte inspecteur, et de leurs collaborateurs.

Par un discret hommage rendu à l'oeuvre, d'ailleurs remarquable, de Frédéric Chasseriau, l'aspect du théâtre primitif a été, autant que possible, très ingénieusement conservé. Ce qui nous amène à dire que les éléments nouveaux de l'architecture s'y conjuguent parfois, très agréablement et sans heurt, avec les nostalgiques évocations du siècle dernier.

Nous le constatons enfin et surtout lorsque, partant du Grand Foyer pour gagner la salle, nous passons, par transitions savantes et méditées, par recoupements habiles, d'une époque à une autre, d'une image à une autre.

Avec ses larges et hautes fenêtres cintrées, avec ses tentures rouges et ses fauteuils de style, avec ses magnifiques lustres de Venise aux transparences joliment irisées, le Grand Foyer garde encore l'expression raffinée, de ce luxe intime qui fleurit sous le Second Empire.Auguste Harzic, jeune artiste de talent, ancien pensionnaire de la Casa Vélasquez, a été chargé de la décoration murale. Il s'est acquitté de sa tâche avec beaucoup de goût et d'intelligente compréhension. Les éléments dont il s'est servi sont d'une agréable originalité et d'unè gracieuse fantaisie.

Dans la grande galerie d'accès, où aboutissent les deux escaliers aux rampes de métal, façonnées par le maître ferronnier Raymond Subes, l'ornemènt est plus simple. Il accueille moins les réminiscences. Il s'allège. Une seule concession au vieux style : les appliques en verre de Venise.

Point de lustres, mais un éclairage indirect, dissimulé dans un plafonnement à caissons.

Même tons, mêmes rideaux pourpres, même symphonie.

Mais c'est là, dans cette galerie qui deviendra célèbre, que se trouve, face au Grand Foyer, le panneau d'Emile Aubry.

M. Rozis a eu le grand mérite de confier à l'auteur des "Temps héroïques", de la " Naissance de Vénus", du "Jugement de Pâris ", de la " Voix de Pan ", du "Jardin des Hespérides", du " Calvaire", au peintre inoubliable de l'" Hommage aux morts de la guerre ", la décoration principale de l'Opéra.

Il est heureux, en effet, qu'un homme de goût ait tenu ainsi à attacher le nom d'un grand artiste algérien, à une réalisation algérienne de premier plan.

Devant cette immense guirlande, qui fait penser à quelque saisissant bas-relief coloré, on s'abandonne au plaisir délicieux de sentir le beau et la vie dans toute leur splendeur.

Je ne m'étends pas davantage sur cette oeuvre qui est reproduite ici même et commentée spécialement par un de mes confrères.

Ce qui, tout d'abord, frappe le spectateur quand il pénètre dans la salle, c'est, sans contredit, le sentiment d'un confort absolu. Il se rend compte, très vite car l'ensemble se livre du premier coup d'oeil, de l'immense effort soutenu par les architectes, pour atteindre à ce but essentiel.

La visibilité défectueuse dans l'ancien théâtre a été le grand souci des architectes. Aussi est-elle actuellement parfaite. Tous les points d'appui gênants ont été supprimés. Le ciment armé permet de ces hardiesses.

Chacune des places de ce parterre ou de ces trois balcons en hémicycle, offre au spectateur un plaisir de plus, infiniment appréciable : celui d'être à l'aise.

L'éclairage, cet autre grand souci, est diffus, discret et commode. Il recrée une atmosphère de recueillement indispensable.

Le problème de l'isolation phonique et de l'acoustique est particulièrement complexe et difficile. Du moins, je l'ai souvent entendu dire, et je le crois volontiers.

Il n'a pas été négligé. Car il est essentiel.

Aussi bien, MM. Taphoureau et Guermonprez se sont-ils préoccupés, avant tout, dès la première heure, des données nouvelles que ce problème allait imposer.

C'est ainsi que M. Brillouin, l'éminent spécialiste parisien, le technicien remarquable du Palais de Chaillot (ancien Trocadéro), a été chargé des expériences avant et après les transformations.

Ces expériences comparatives, ont permis d'atteindre pleinement le but fixé.

J'ai toujours eu beaucoup d'estime pour le jeune sculpteur algérien André Greck, Grand Prix de Rome, pensionnaire actuel de la Villa Médicis. J'ai toujours apprécié chez cet élève de Jean Bouchet, une rare souplesse de talent, une simplicité rigoureuse, l'art enfin, d'une interprétation directe et forte de la vie.

Il était juste que les architectes songeassent à lui, quand ils eurent l'idée de couronner le cadre de scène par un motif allégorique.

M. Greck s'est inspiré de la mythologie. Son "Triomphe d'Apollon " est traité dans un esprit architectural parfaitement adapté.

L'oeuvre est solide, franche, bien sentie. L'ensemble, d'une belle densité, d'une belle plénitude. Il est caractérisé en outre, par la simplicité et la concision des volumes, par la vérité de l'expression et la richesse du sentiment.

Charles Brouty a peint le rideau de fer. Lyres, tambourins, masques et étoiles d'or, encadrés d'un ruban. Une grande simplicité. Une trouvaille pour tout dire.

Bien entendu, on ne saurait juger Brouty sur ce morceau d'originalité et de fantaisie, dont l'exécution présentait toutefois, on voudra bien le retenir, de sérieux écueils.

Les aménagements de la scène


Au-delà du rideau, au-delà de ses longs plis droits et majestueux, commence - beaucoup ne le soupçonnent qu'à demi - tout un monde curieux, gigantesque, grouillant et compliqué ; un mélange de vie intense et d'activité étourdissante, de pittoresque et de couleur.

Je rencontrai, un soir, entre deux montants, au moment où il descendait d'une échelle de fer, l'un des techniciens du plateau.

Je lui posai diverses questions assez maladroites, suffisamment maladroites, pour que cet homme de l'art me parut surpris. Et je devinai à cette surprise qu'il ne cherchait pas le moins du monde à dissimuler, que l'objet de notre conversation était beaucoup plus sérieux, beaucoup plus compliqué, beaucoup moins accessible au commun des mortels que je ne paraissais le soupçonner.

La scène, objet d'un soin incomparable, a été dotée des toutes dernières innovations techniques. On n'a rien négligé pour qu'elle soit ce qu'elle est aujourd'hui : l'une des mieux équipées, des mieux organisées, des mieux dotées de matériel et d'installations modernes.

La lumière y joue un rôle de premier plan.

Elle a, dans ce domaine extraordinaire, des attributions multiples, prodigieuses. Elle doit y créer l'illusion, elle doit donner au spectateur, par l'intermédiaire de simples foyers lumineux, une représentation de la nature aussi fidèle que possible.

Des herses, munies de tous les perfectionnements, permettent de projeter, sur une toile de fond semi-elliptique de dix- sept mètres de hauteur, à laquelle on a donné le nom assez barbare mais expressif de cyclorama, un faisceau de rayons blancs ou colorés qui, utilement combinés, créeront les ciels sereins ou chargés de menaces.

Le cyclorama, fixé verticalement au grand cintre, se déplace avec la plus grande facilité sur un chemin de fer. On le roule, on le déroule au gré des besoins. Sa place habituelle, quand il ne sert pas, est dans un coin, côté cour ou, perpendiculairement à la scène, il occupe aussi peu d'espace que possible. Son emploi a rendu inutile le lot encombrant des frises et des châssis.

La manoeuvre de tout cet appareil est extrêmement simple. D'une simplicité qui déroute.

Un imposant jeu d'orgue le commande. De nombreux boutons disposés sur un clavier permettent, chacun, la gradation nécessaire des feux.

Ainsi que nous avons pu le noter, rien n'a été négligé pour le confort de la salle, pour l'équipement de la scène, pour l'appareillage électrique.
On comprendra mieux dès lors que les architectes n'aient point manqué d'accroître les conditions de sécurité.

Leur premier soin a été de supprimer, partout où cela a été possible, les installations en bois ; et d'immuniser celles qui, pour une raison majeure, ont dû être conservées.

D'une manière générale, le bois a cédé la place au béton armé et à l'acier.

Tous les travaux, même les plus délicats, qui furent conçus par des maisons françaises, ont été exécutés par des firmes algériennes.

Dans la partie haute du cadre de scène, au-dessus du grill, des experts ont installé un minutieux appareil d'extinction dont je tiens à mettre en évidence les caractéristiques essentielles.

Cet appareil de grand secours - je me sers de l'appellation exacte - vise, avant tout, à une inondation méthodique et rapide de la scène, des décors, des accessoires. Le soin de cette opération serait confié, le cas échéant, à douze pompes déversoirs et à deux écrans d'eau, dont le rôle principal consisterait à refroidir les rideaux de fer isolant le plateau de la salle et de l'arrière-scène.

Ai-je besoin d'ajouter que les canalisations et les réservoirs sont, constamment, tenus en état d'alimenter le système de déversion ?

Deux vannes de manoeuvre, l'une côté cour, l'autre côté jardin, commandent ce dispositif d'une conception vraiment rassurante, qui se complète d'un matériel accessoire bien adapté et bien distribué.

Des détecteurs placés dans les locaux d'arrière-scène (magasin aux çostumes, ateliers, bibliothèque, archives, réserves, etc...), peuvent signaler au moyen d'une sonnerie toute élévation anormale de température, cependant qu'un voyant lumineux alerte, en même temps, le concierge dans sa loge.

Les détecteurs se trouvant disposés en huit groupes distincts et chaque groupe correspondant à un voyant spécial, il est aisé, lorsque la sonnerie retentit, de déterminer l'endroit précis où il convient d'intervenir.

Enfin, à toute heure de jour et de nuit, une équipe de surveillants effectue dans le bâtiment des rondes attentives, dûment contrôlées.
Je dirai ici un mot des circulations dont l'importance, on ne l'ignore pas, est primordiale. Non pas seulement pour la seule commodité du public - ce qui, déjà, serait appréciable et bien fait pour nous satisfaire - mais encore pour le rôle très improbable, je le reconnais, qu'elles seraient appelées à jouer pour une évacuation rapide.

Donc, les circulations verticales ont été considérablement modifiées. Les grands escaliers qui desservent les étages ont bénéficié d'un développement non moins considérable. Ils sont, de plus, doublés de deux escaliers de secours, fort justement compris.

Les circulations horizontales sont beaucoup plus larges, plus accueillantes aussi.

L'éclairage y est distribué par des appareils diffuseurs apparents, placés en appliques.

Cet éclairage normal est complété par un éclairage de sécurité, indépendant du secteur public. Des ampoules à lumière bleue, balisent, en quelque sorte, les directions de sortie.

Et je n'aurai rien dit, faute de place, ni de la ventilation, ni du chauffage. Ai-je vraiment besoin d'assurer qu'ils ne laissent eux non plus rien à désirer?

Le rôle des architectes est terminé. Celui du directeur commence.

M. Carne est investi de fonctions difficiles. La responsabilité qu'il assume est grande. Mais les références qu'il présente sont nombreuses.

Rappelons seulement qu'il a présidé aux destinées du Capitole de Toulouse pendant onze ans, de l'Opéra de Lyon pendant six ans, et qu'il dirige aujourd'hui, conjointement avec notre scène, les opéras de Marseille et de Nice.

Nous reconnaissons en lui non seulement un artiste des plus distingués, un baryton célèbre que nous avons applaudi naguère sur notre scène, mais encore un homme d'action, un administrateur distingué qui allie aux plus sûres qualités de tact, de méthode et de goût, de séduisantes qualités d'esprit.

Fernand ARNAUDIÈS.