rue Charles Peguy - Alger
Les Barricades : janvier 1960
pnha, n°86, janvier 1998

sur site le 18-03-2003

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Il y a 37 ans, Alger vécut des moments d'exaltation et de drames. Nous avons demandé, pour l'Histoire, à plusieurs témoins tant en Algérie qu'en métropole, de retracer ces événements

-----I1 est nécessaire de brosser très sommairement un tableau de la situation et de l'atmosphère des parties en présence en 1960 pour mieux situer les barricades d'Alger.

Le contexte

-----Depuis sa fondation, l'ACUF (bien noter le nom : Association des Combattants de l'Union Française c'est-à-dire groupant les militaires en activité et les Anciens Combattants) a eu un rôle très important dans les manifestations patriotiques, en métropole et en Algérie notamment contre Catroux puis lors de la préparation du 13 mai 1958.
-----Dans le même temps oeuvraient les comploteurs gaullistes dont l'unique but était de ramener De Gaulle au pouvoir : ils n'hésitaient pas à tuer. (Lors des procès des généraux, la discrétion des avocats sur la responsabilité de Debré dans cette affaire ne fut pas étrangère au verdict).
-----L'ACUF était en liaison permanente avec les mouvements patriotiques créés par Ortiz, Martel et leurs prolongements en métropole. La présence à son conseil d'administration des généraux Salan, Mirambeau, Chassin, Cherrieres etc, etc, et de nombreux officiers maintenaient ainsi le lien Armée/Nation.
-----Cela permettait de concevoir une réflexion générale, d'établir une stratégie politique ce que nos malheureux compatriotes en Algérie ne pouvaient (pris qu'ils étaient dans le malstrom des attentats), sereinement effectuer.
-----Dès le discours du 16 septembre 1959, l'ACUF et l'ensemble des mouvements et associations décidaient d'affirmer leur volonté de garder l'Algérie Française et d'empêcher la forfaiture de De Gaulle. En métropole l'appui à la manifestation d'Alger se préparait : le Général Chassin, son secrétaire Louis de Charbonnières et un responsable de l'ACUF partaient pour Alger lorsqu'ils apprirent la reddition (dans sa valise, le Général Chassin emportait son uniforme et ses décorations : sur les Barricades, la présence de l'ancien patron de l'aviation de l'OTAN, aurait sans doute eu une influence sur les colonels qui cernaient le camp retranché). Quant au responsable de l'ACUF qui avait organisé le voyage avec d'autres identités que les leurs, arrivé en Alger il devait repartir pour la Belgique avec les 40 UTB qu'on lui avait promis en décembre 59 et qu'il attendait depuis 8 jours.
-----En Algérie, le colonel Gardes organisa les réunions civils/armée dont le chef occulte était le colonel Antoine Argoud. Les participants étaient :
------ Pour les militaires : colonel Gardes, les capitaines Filippi, Rouy, membres permanents et souvent les colonels Broizat, Cahuzac, Guise
------ Pour les civils : Comité d'entente des Anciens Combattants : Arnoud, Crespin(MP13), Docteur Lefèvre (MPIC), Martel (MP13), Ortiz (FNF), le professeur Michaud et selon les questions traitées Ronda, Pérez, Susini, tous du FNE

la levée des couleurs
la levée des couleurs

--La préparation des grandes manifestations destinées à contraindre le gouvernement à choisir la francisation voire à renvoyer De Gaulle à Colombey, incombait tout naturellement à Ortiz dont l'armée connaissait les possibilités et en qui elle avait confiance.
-----La détermination des militaires était totale : Debré s'en est rendu compte lors de la nuit qu'il passa à Alger au cours de laquelle Antoine Argoud, Chef d'État Major s'exprima avec fermeté pour ne pas dire agressivité. Il ne fait pas de doute que De Gaulle savait l'osmose Armée/Nation et craignait un 13 mai dont il aurait été victime.
-----Mais les militaires étaient loin de franchir le Rubicon.
-----Ortiz écrira : "Je vois bien ce que veulent les militaires. Au travers de leurs hésitations et de leurs atermoiements je sais ce qu'ils désirent : manifestations de masse, quelques heurts, puis l'Armée intervient afin de rétablir l'ordre : On force la main à Challe et le tour est joué, l'Armée s'empare des commandes : c'est la répétition du 13 mai".
-----Dans la programmation de la manifestation, les régiments de paras devaient encadrer la foule, précédée par les parlementaires, Musique et UT en armes, en tête. (Le colonel Sapin-Lignère commandant toutes les UT en liaison permanente avec Ortiz). Le rôle de Lagaillarde était donc prévu : son tempérament le poussait à jouer un rôle plus actif : ne sachant pas les accords passés par Ortiz avec l'armée et voulant forcer le destin comme au 13 mai, il créa le "réduit des Facultés".
-----On comptait 30 000 personnes du Monument aux Morts au Plateau des Glières

La semaine des Barricades vue par un des acteurs du "réduit des Facultés"

-----Dès le 23 janvier à 20h, les Facultés étaient occupées et Lagaillarde nommait A. Mentzer chef des "43" et chargé de constituer les noyaux des 5 compagnies qui durant une semaine tinrent les Facultés.
-----Le 24, quelques heures avant la fusillade, plusieurs centaines de volontaires constituant ces compagnies, avaient été armés par la récupération des U.T, rue Abbé de l'Epée et étaient opérationnels sous les ordres des chefs nommés par Mentzer.
-----Il est indubitable que la création du réduit des Facs constituait un fait nouveau : derrière les portes fortifiées et gardées militairement par des volontaires disciplinés - et sans unité constituée dont le commandement aurait pu poser problème - il aurait fallu pour les déloger donner l'assaut, avec des pertes importantes inévitables de part et d'autre.
-----Ainsi, le gouvernement ne se trouvait plus face à l'armée et du FNF et des mouvements patriotiques qui lui étaient liés par des accords, mais face à un bastion de patriotes tenu par aucune obligation et n'obéissant qu'à Lagaillarde.
-----A l'extérieur, la Harka de l'adjudant Orsini et le Totem du GCP du Sous-Lieutenant Calmon gardaient la barricade de la rue Michelet devant la grille principale des Facs.
-----Vers 16 h 30, sur le plateau des Glières, seule unité de paras en place le 3è R.PI.Ma qui a pris position boulevard Laferrière, côté rue d'Isly. Le 1er R.E.P. stationne toujours boulevard Saint-Saens, le 1er R.C.P. boulevard Baudin. Le capitaine Pierre Sergent, commandant la 1è compagnie du 1er R.E.P., un adjoint du Colonel Broizat du 1er R.C.P., confirme que ni le Colonel Broizat, ni le Colonel Dufour qui se sont concertés par radio, n'accepteront d'être les complices d'une opération montée par le Général Coste et le colonel Fonde.
-----Vers 17 h 30, 15 000 manifestants sont massés sur le Plateau des Glières, et écoutent les orateurs des associations patriotiques qui se succèdent au micro du P.C. d'Ortiz dans les bureaux de la Compagnie Algérienne. Tous, y compris le Colonel Gardes, demandent le plus grand calme aux Algérois.

 

-----Vers 18 heures, la nuit tombe, ordre est donné aux gendarmes de charger, sans sommation. Des coups de feu éclatent entre les gendarmes et les manifestants. Serge Jourdes, aujourd'hui responsable de l'ACUF du Var, commandait la Compagnie opérationnelle du 11 BUT, (après avoir effectué une période de six mois dans un commando rattaché au 2è` RPC du colonel Château -Jobert, puis incorporé dans les UT dès juillet 56).
-----Dès le dimanche matin 23 janvier, au PC des UT (à 100 m face aux Facultés) il convoque sa Compagnie Opérationnelle pour protéger les manifestants, certain qu'il était, que les gaullistes Fonde, Coste et Crépin useraient de tous les moyens pour "casser" les civils.
-----Il est vraisemblable que les Kempski, Fonde, Debrosse, aient été les moyens de De Gaulle pour à la fois écarter Massu et casser par des rafales d'armes, les patriotes.
-----II rééditera ce genre d'assassinat plusieurs fois de 1960 à 1963 : 26 mars, les maquis OAS attaqués en collaboration avec le FLN, les massacres d'Oran et ceux des Harkis toujours en collaboration avec le FLN etc...
-----Le 29 janvier, Ortiz confie à Demarquet, qui annonçait l'aide de la métropole, qu'il était lâché par les responsables de l'Armée, malgré le message que Bigeard lui fera transmettre, car, après le discours de De Gaulle, "les militaires se réfugieraient dans l'obéissance".
-----Le colonel Dufour proposera : Ortiz et Lagaillarde à la disposition de Delouvrier. Quant aux hommes, ceux qui voudront s'engager dans une unité opérationnelle sortiront des barricades en armes, les autres laisseront leur armement à l'intérieur du camp retranché.
-----A la suite de la proposition du Colonel Dufour,dans le réduit des Facultés deux réunions eurent lieu :
-----A la lère à laquelle participaient outre Lagaillarde, Mentzer, Genet, Taousson, Sultana, Kerdavid, Orsini, Marchai, Cot, Kart Tanner, Verlet, Bertin etc..., il fut décidé de résister et faire sauter le quartier avec assiégeants et assiégés.
-----Cette décision provoqua l'évanouissement du lieutenant K. qui commandait l'unité UTC.
-----A la seconde réunion, plus nombreux étaient les participants. Une courte majorité décida la réddition, le colonel Dufour ayant indiqué qu'il ferait entrer ses hommes dès le lundi l'arme à la bretelle pour mettre fin au siège : il était exclu de tirer sur les soldats du 1er REP

Les musulmans omniprésents sur les barricades
Les musulmans omniprésents sur les barricades

-----Dans le même temps, Jean-Baptiste Biaggi incitera Jo Ortiz à ne pas se rendre étant plus utile clandestin que prisonnier d'autant plus que les gaullistes qu'il connaissait bien, notamment Debré, auraient fait de lui un "suicidé" en prison.
-----Le lundi 1er février, vers 11 heures, Pierre Lagaillarde sort le premier des barricades. Conformément à ses instructions, Serge Jourdes sortira le dernier après avoir amené le drapeau.
-----Vers 12 heures, près de 700 hommes défileront devant les légionnaires du 1er R.E.P qui présentent les armes, ils prendront place dans des camions qui les conduiront au camp du 1er R.E.P à Zéralda.


Le drapeau ensanglanté du sang d'Hernandez
Le drapeau ensanglanté du sang d'Hernandez

----Dans la nuit du 2 au 3 février, environ 170 hommes constituant le "Commando Alcazar" prendront la route, avec la 3ème Compagnie du 1er R.E.P. commandée par le Capitaine Estoupe, pour Chekfa, base opérationnelle du 2ème R.E.P., via Telerma dans le Constantinois où ils resteront 4 jours pour faire un tri des compagnons et renvoyer à Alger ceux que l'on n'aura pas le droit d'amener au combat, notamment compte tenu de leur âge (moins de 18 ans).
-----Malgré la promesse faite au Colonel Dufour par le Pouvoir, quatre hommes seront arrêtés à Chekfa, le Docteur J.C. Pérez, J.J. Susini, J.M. Demarquet et Jean Marie Sanne.
-----Le 7 février, le Commando Alcazar regroupe 116 hommes ayant à sa tête trois capitaines, dix lieutenants et quatorze sous-officiers
------ Le capitaine Marcel Ronda, qui a combat
tu au sein de la 1" Armée Française entre 1943 et 1945,
------ Serge Jourdes, nommé capitaine à compter du 1er octobre 1959, prendra la route pour rejoindre, toujours avec la 3è compagnie du 1er R.E.P, le 2è R.E.P à Chekfa pour une période d'un mois. Forzy, nommé par le Gouvernement, aussi, capitaine, accompagnera le commando.


La foule vient soutenir les insurgés
La foule vient soutenir les insurgés

-----Dès leur retour à la vie civile, les Capitaines Ronda et Jourdes seront arrêtés.
-----Du 3 décembre 1960 au 15 mars 1961, ce sera le procès des barricades et l'on retrouvera dans le "box de l'Honneur" : A. Arnould, M. Demarquet, E Feral, J. Gardes, S.Jourdes, P Lagaillarde, B. Lefevre, P. Michaux, J.C. Pérez, J. Rambert, M. Ronda, M. Sanne, M. Sapin Lignières, A. de Sérigny, J.J. Susini.
-----La suite est connue. Certains continueront
le combat en Algérie, en Métropole et à l'Étranger.

Dossier réalisé parJ-M Lopez avec
les témoignages de Serge Jourdes,
Alain Mentzer et Philippe de Massey.

-----Pour mieux connaître cette époque nous vous engageons à lire les livres suivants (liste non exhaustive) :
Ortiz "Mes Combats",
Ribaud "Barricades pour un drapeau",
Susini "Histoire de l'OAS,
Lagaillarde "On a triché avec l'honneur",
Bromberger "Barricades et Colonels",
Louis de Charbonnieres "Toujours et quand même",
Delarue "OAS contre De Gaulle",
Péan "Le mystérieux Docteur Martin",
LeroyFinville " SDECE service 7",
Figueras "L'affaire du Bazooka",
Castille "Le bazooka",
Capitaine Filippi "600 jours avec Salan",
de Sérigny "Le Procès",
Jean-Claude Pérez "Sang d'Algérie",
Argoud "La décadence, l'imposture et la Tragédie".