Staouéli - Alger, ses alentours :
la Trappe de Staouëli, la Trappe des Borgeaud
suite de la Trappe de Staouëli,
extrait de la revue du GAMT,n°50, 1995/2
sur site le 7-4-2003

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-----En novembre 1904, les trois frères Jules, Charles et Lucien Borgeaud acquirent le domaine. A la suite d'accords conclus entre eux en 1908, M. Lucien Borgeaud resta seul propriétaire. C'est à lui que désormais incombe le fardeau de la. rénovation et de l'exploitation, de l'équipement moderne de la ferme et du rajeunissement du plan des cultures, en liaison avec les progrès considérables dont l'agriculture algérienne s'était enrichie au cours d'un demi-siècle.
-----On se fera une idée de l'importance du rôle et de l'utilité d'une tâche de cet ordre de grandeur, en retenant ce fait que les exportations des produits agricoles de la colonie, d'une somme inférieure à une centaine de millions il y a une cinquantaine d'années, atteignaient 200 millions en 1900, 400 millions en 1913, pour s'élever à plus de 3 milliards en 1929.
-----La progression est énorme. Elle témoigne de la puissance et du perfectionnement de l'industrie agricole de l'Algérie. Dans cet accroissement de la prospérité générale, le domaine de la Trappe de Staouëli ne pouvait manquer de s'adjuger une place de premier rang. Guidé par une volonté experte et éprise d'amélioration et de nouveauté du génie rural, le domaine voyait naître des temps nouveaux.
-----On se doute aussi que l'Algérie tout entière avait subi une métamorphose prodigieuse.
-----Quelques notes d'abord sur les traits distinctifs du domaine distant de 17 kilomètres seulement de la capitale.
-----Deux grandes voies en assurent l'accès et la desservent : une route nationale dite du littoral d'Alger à Mostaganem et un chemin de grande communication doublé d'une ligne de chemin de fer en bordure de la mer.
-----La propriété, d'une superficie globale de 1 303 hectares, emprunte toute sa valeur à la qualité particulière de son sol et à la spécialisation de ses cultures fortunées excellemment adaptées aux dispositions favorables du climat marin et terrestre. Elle part du rivage de la Méditerranée et épouse les ondulations du Sahel, colline protectrice et fertile en dons remarquables.
-----La répartition des terres comprend 512 hectares de vigne, 130 hectares de raisin chasselas, 30 hectares de vergers, 142 hectares de primeurs, 130 hectares de céréales et fourrage, 5 hectares de potager, et 4 de pépinières d'arboriculture. Les constructions couvrent 12 hectares. Le boisement est représenté par 210 hectares de forêts d'eucalyptus et de pins maritimes mélangés d'ormeaux, de frênes et mimosas. Ces peuplements sylvestres ont pris possession des parties rocheuses et des glacis de la défense des terres légères contre l'action des eaux. 130 hectares sont occupés par les dunes et les parcours.
-----Charme rustique de la propriété, l'oeuvre forestière est habitée par une population giboyeuse auprès de laquelle l'art cynégétique est à même de se procurer des satisfactions appréciables. De magnifiques allées d'arbres ajoutent leur parure à la majesté de l'ensemble du domaine. La clause de l'acte de concession qui obligeait le bénéficiaire à planter des arbres a été remplie avec bonheur.
-----Ce qui frappe le visiteur, c'est l'aspect des anciens bâtiments religieusement respectés. Ils rappellent tout un passé que l'on ne peut évoquer sans émotion.
-----Les deux grands champs d'action de la culture sont affectés à la vigne et aux primeurs. Les meilleurs connaisseurs s'inclinent devant les qualités exceptionnelles d'un pareil ouvrage repris sur le travail des pères et porté à un tel point de perfection qu'il semble qu'on ne soit plus désormais en mesure de le dépasser. Mais l'agriculture est une science de progrès.Elle ne connaît pas de barrières avec des hommes comme M. Lucien Borgeaud, que les nouveautés culturales séduisent lorsqu'elles se présentent sous la forme d'un enrichissement et d'un embellissement du patrimoine exploité.
-----Le vignoble basé sur ce principe, que l'avenir et le prestige de la viticulture dépendent de la qualité des produits, a été entièrement orienté suivant ce mode de faire valoir.
-----Toute la lyre des cépages a été mise à contribution :
Le carignan, le cinsault, l'alicante grenaché, le grand noir, le cot de Chéragas, le cabernet sauvignon, le gros cabernet, le malbec, le verdot, le merlot et le seyrat pour la vin rouge ; le sauvignon, le sémillon, l'ugni blanc, le carignan blanc, le terret blanc, le grenache blanc, la clairette musquée et le merseguera, pour le vin blanc ; le muscat d'Alexandrie, le muscat de Frontignan et le Tokay Furmint pour les vins de liqueur ; la madeleine oberlin et le chasselas pour le précoce raisin de table.
-----Le vignoble de la Trappe de Staouëli répond aux exigences d'une parfaite tenue. La division et l'exécution du travail n'a rien laissé à l'imprévu. Comment de cette plantation encépagée avec un rare discernement et enveloppée de soins consciencieusement appliqués et vigilants, ne sortirait-il pas des produits fournissant une riche matière première à la fabrication du vin qui doit illustrer le domaine et en exalter la renommée ?
-----La cave actuelle en comprend deux ; l'une est celle des Trappistes avec sa vaisselle vinaire ancienne et ses foudres en excellent bois, encore en usage dans de nombreuses exploitations vinicoles du Midi de la France ; l'autre est l'oeuvre de M. Lucien Borgeaud qui l'a dotée de l'outillage le plus moderne et scientifiquement le mieux approprié. La première, c'est la vision du passé, dont il faut bien se garder de médire, ce qui serait une injustice doublée d'ingratitude, la seconde est représentative des progrès les plus accomplis.
-----En démonstration de puissance, actionnée par des forces électriques, cette cave immense aux aménagements divers offre le tableau de l'intelligence au service de la meilleure des productions.
Le logement de la conservation des vins peut recevoir aisément 82 000 hectolitres. Les marcs et les lies ont leurs locaux spéciaux et distincts.
-----De sa naissance à nos jours, le vin de la Trappe de Staouëli a conquis, par ses acquits successifs de bonification, une faveur exceptionnelle, grandement méritée à tous égards. Le vin, monopole de la Trappe, qu'il soit blanc, qu'il soit rouge, les vins de liqueur dont elle est également la source privilégiée, ont donc légitimement conquis leur flatteuse réputation universelle.

La mise en bouteilles coiffées d'or ou de rubis et leur présentation élégante, ornée d'un blason emprunté à l'histoire, achèvent de leur donner ce cachet qui leur assure une place enviable dans la royauté des vins.

LE PAYS DES PRIMEURS

-----La région de Staouëli, par les qualités de son sol et les influences de son climat, justifie le nom qu'on lui a donné de "pays des primeurs". Le prieur François-Régis, on s'en souvient, avait mis à profit les avantages indiscutables de certaines terres pour la culture précoce des légumes. Ces légumes, consommés sur place ou vendus sur les marchés des environs n'étaient pas encore entrés dans le commerce, assez faible, d'ailleurs, à cette époque, des expéditions au dehors de l'Algérie.
-----Un mouvement d'exportation plus développé en fonction des besoins grandissants de la métropole, était appelé à fournir au domaine de la Trappe de fructueuses possibilités de revenus, chargés de promesses.
-----Que les visiteurs de la Trappe aient été impressionnés par la splendide ordonnance du vignoble et de la cave, cela est une certitude, mais leur émerveillement n'a pas été moins vif devant les milliers de carrés où naissent, croissent et parviennent rapidement à la maturité, la pomme de terre, la tomate et le haricot vert. Ces carrés sont protégés contre le vent et les sables qu'il soulève par des palissades en roseaux et des haies de cyprès. Le primeur demeure une plante fragile et le préserver des altérations est une fonction en quelque sorte primordiale.

---Il n'est pas de culture plus délicate. Ce qu'elle demande de soins et d'attention est inimaginable, il ne suffit pas de rendre hâtive cette production, il importe encore de mettre en oeuvre les meilleures variétés et d'expérimenter celle dont la nouveauté a des chances de séduire. Il ne s'agit pas seulement de recherches les moyens de flatter le goût du consommateur et d'obtenir une réelle avance sur les produits similaires de la France et de l'étranger.
-----D'autres règles conditionnent encore cette branche de la production. La centralisation des produits récoltés dans les locaux aménagés, le lavage, le triage, le calibrage, le classement, l'emballage par un personnel féminin et enfin leur acheminement sur les Halles de Paris ou les marchés de la Suisse et de l'Allemagne, sont autant d'opérations minutieuses qu'on se hâte d'accomplir, car le temps favorable aux ventes rémunératrices a des restrictions inexorables.
A côté de ces primeurs et en association avec eux, figure tout en beauté, le chasselas doré de Fontainebleau, gloire du palmarès des primeuristes ; 130 ha lui sont affectés. Cette exploitation spéciale représente le douzième de la superficie totale du chasselas au pays des primeurs. Elle n'a été égalée nulle part.
-----Le domaine de la Trappe est aussi, si l'on peut employer cette expression, une succursale des jardins des Hespérides ; une remarquable plantation d'orangers et de mandariniers parvient à donner annuellement environ trois millions de beaux fruits.
-----Le rucher comporte un effectif de 150 ruches réparties entre quatre groupes sur des points favorisés par les fleurs. Le miel des abeilles de Staouëli se recommande aussi bien pour la consommation de bouche que pour la pharmacopée des affections de la gorge et des bronches.
-----La culture d'un domaine aux proportions imposantes implique un cheptel considérable en chevaux, mulets et boeufs ; un matériel mécanique de tracteurs suppléant ou venant en aide à la traction animale.
-----Les écuries, les étables, les hangars et les ateliers de réparation de la Trappe, attestent combien cette fraction de l'organisation du travail est l'objet de l'entière sollicitude de la direction de la propriété.
-----L'eau ne saurait être mesurée à une exploitation d'une telle envergure. Le domaine de la Trappe en connaît trop le prix pour ne pas avoir attaché une importance capitale à sa politique d'hydraulique agricole.
-----En 1903, les ressources en eau se traduisaient par 1 750 mètres cubes d'eau en vingt-quatre heures. Des travaux de forage depuis cette date ont porté le volume d'eau disponible à plus de 5 000 mètres cubes par jour. Accroître davantage le débit est l'objectif des recherches qui se poursuivent méthodiquement.

L'OEUVRE SOCIALE

-----C'est un sujet d'orgueil, de fierté, d'hommage et de reconnaissance au travail, de voir surgir d'un sol jadis rebelle et inhospitalier des moissons dont Virgile eût chanté les louanges.
C'est aussi une pure satisfaction de hauteur morale qu'apporte la vision de l'oeuvre sociale si vivante qui honore et embellit de fraternelles considérations humaines, W domaine de la Trappe de Staouëli. L'amour et le respect du prochain, l'attachement à l'ordre et au labeur, le souci des tâches commandées par les contingences d'un établissement d'agriculture moderne, tel est le Credo de cette cité familiale.
-----Plus de cent familles européennes y sont logées dans des appartements qu'égaie un confort de bon aloi et qu'entourent des jardins à leur usage personnel.
-----Une école pour les enfants, un cinéma pour les distractions, un service médical pour les affections, font partie intégrante de la communauté.
-----Les indigènes, éloignés des taudis, disposent de maisons en maçonnerie qui leur font estimer les conditions qui lés attachent à la propriété.
-----Dans la répartition des bénéfices, les chefs de culture ont leur part assurée.
-----Les vieux serviteurs sont entourés de respect et de gratitude affectueuse.
-----Dans la conduite du travail, l'autorité et la douceur conjuguées sont les facteurs déterminants de l'ouvrage bien fait.
-----Dans les ateliers de la manutention des primeurs, aucun spectacle n'est aussi réconfortant que celui d'un peuple de femmes, de jeunes filles et de fillettes s'acquittant avec un zèle méritoire de la part d'action qui lui est confiée.
-----Secondé par son fils Henri Borgeaud, ingénieur agronome, Lucien Borgeaud, fidèle à la tradition des fondateurs, religieux de la Trappe de Staouëli, a voulu que cette création exemplaire eût la majesté d'un temple.

Madiana DELAYE Adh. N° 184
Maurice BEL Adh. N° 38