A LA RECHERCHE DE SEDRATA
DEUX CAMPAGNES DE FOUILLES SUR LE SITE DE L'ANCIENNE CAPITALE IBADITE
par Marguerite van BERCHEM, Chargée de mission archéologique en Algérie

Sédrata, ce nom plein de mystère, n'avait jusqu'ici qu'une valeur de souvenir. La ville, qu'après leur fuite de Tiaret, vers 909 de notre ère, avaient construite et embellie les ibadites a été, après sa destruction, recouverte par les sables. Mais elle est demeurée le lieu de pèlerinage sur lequel chaque année, à la fin d'avril, et de pères en fils, leurs descendants Mozabites, fidèles à sa mémoire, se réunissent pour prier ensemble sur l'emplacement de leur mosquée primitive et du tombeau de leurs ancêtres.

Algeria et l'Afrique du nord illustrée, revue mensuelle, octobre 1953,n°33.Édition de l'Office Algérien d'Action Économique et Touristique (OFALAC), 26 bd Carnot ou 40-42, rue d'Isly, Alger
url de la page : http://alger-roi.fr/Algertourisme/tourisme.htm/

mise sur site le 6 -12-2005

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Bassins collecteurs mis à jour à l'extérieur de l'enceinte
Bassins collecteurs mis à jour à l'extérieur de l'enceinte

--------LORSQU'ON parcourt à cheval, à chameau, ou plus r rapidement, grâce aux moyens modernes, les immenses étendues désertiques, couvertes de dunes de sable, qui de Ouargla s'éloignent vers le sud à l'infini, on a peine à s'imaginer que des villes prospères, entourées de leurs vertes palmeraies, peuplaient autrefois cette vallée de l'oued Mya où l'on ne récolte plus de nos jours que quelques brindilles épineuses dont les nomades se servent pour allumer leurs feux. Et les caravanes qui de Ouargla se dirigent depuis toujours dans la direction du Sud, en passant entre les dunes qui recouvrent aujourd'hui les ruines de Sédrata, ignorent que sous le sable qu'elles foulent de leurs pas lents se cachent les restes des somptueux palais de l'antique capitale ibadite (1) .
--------Sédrata, ce nom plein de mystère, n'avait jusqu'ici qu'une valeur de souvenir. La ville, qu'après leur fuite de Tiaret, vers 909 de notre ère, avaient construite et embellie les ibadites (2), a été, après sa destruction, recouverte par les sables. Mais elle est demeurée le lieu de pèlerinage sur lequel chaque année, à la fin d'avril, et de pères en fils, leurs descendants Mozabites, fidèles à sa mémoire, se réunissent pour prier ensemble sur l'emplacement de leur mosquée primitive et du tombeau de leurs ancêtres.
--------Aujourd'hui, ce souvenir est devenu une réalité. Les deux campagnes de fouilles que nous avons effectuées pendant quatre années consécutives, sur le site de cette ville, jettent une lumière nouvelle sur le passé du Sahara algérien et sur une civilisation encore fort mal connue.
--------La place nous manque ici pour retracer l'histoire assez obscure de Sédrata. Nous avons déjà, à plusieurs reprises, cherché à dégager du domaine de la légende quelques traits principaux de cette histoire et renverrons le lecteur à ces premiers essais (3) , nous limitant à présenter un petit nombre de nos découvertes et à esquisser brièvement le récit de nos travaux.

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Piliers dans une demeure privée.

Piliers dans une demeure privée.

-------Disons seulement que, selon les textes anciens, la ville aurait été construite au début du X' siècle de notre ère par les ibadites, après leur fuite de Tahert, la capitale rostémide, l'actuelle Tiaret, dans la province d'Oran.
--------Contrairement aux récits imagés qui racontent comment les ibadites fondèrent Sédrata sur un site entièrement désertique, nous pensons qu'il devait exister
déjà sur ce point, situé à quatorze kilomètres au sud de Ouargla, un établissement berbère antérieur, peut-être d'origine fort ancienne.
--------Quant à la destruction de Sédrata, qui était devenue, à en juger par son étendue (les ruines s'allongent sur plus de deux kilomètres) et la richesse de ses palais, une cité florissante et un centre important, nous la plaçons, pour des raisons qu'il n'est pas possible d'exposer ici et jusqu'à preuve du contraire, dans la seconde moitié du XIII siècle, et non du XIè, comme on l'avait supposé jusqu'ici.

Fouilles de 1952. Vue d'ensemble de l'enceinte.
Fouilles de 1952. Vue d'ensemble de l'enceinte.

--------Les faits qui ont entraîné sa chute et l'exode vers le Mzab de ses habitants sont encore obscurs. Il est probable que cet exode a été plus graduel qu'on ne l'a dit, mais il semble bien que la ville ait été victime d'une destruction systématique de la part de tribus rivales qui n'avaient point embrassé le schisme. L'état dans lequel on retrouve ce qui reste des beaux décors qui ornaient l'intérieur du palais semble confirmer ce que les récits anciens nous révèlent de ces pillages.
--------Nous avons raconté déjà comment, devant une vitrine du musée Stéphane-Gsell, à Alger, qui présente de charmants fragments de plâtre sculpté recueillis à Sédrata, le désir nous était venu de pousser plus loin ces premières recherches et avons rendu hommage à tous les appuis qui, en Algérie, ont permis la réalisation de ce projet.
--------Les crédits nécessaires à notre entreprise nous ont été libéralement accordés par MM. Berton et Rois, Directeur et Sous-directeur de l'Intérieur et des Beaux-arts au Gouvernement général. M. Leschi, Directeur des Antiquités, et M. Georges Marçais, Directeur du musée Stéphane-Gsell, nous ont soutenue de leur bienveillant intérêt. C'est grâce au concours de l'Aviation Militaire d'Algérie que nous avons pu, en mars 1950, effectuer sur place notre première mission de reconnaissance au cours de laquelle de belles photographies aériennes des ruines ont été prises. Nous devons, à l'aide et à la compréhension de M. Gautier, Chef du Bureau des Études Scientifiques, aux Services de l'Hydraulique et de la Colonisation, à Alger, d'avoir pu, en février 1951 et pendant près d'un mois, faire une prospection hydrologique du site de Sédrata qui nous a familiarisée avec le terrain avant la mise en marche des travaux.
--------Au cours de nos deux campagnes de fouilles, en 1951 et 1952, nous avons bénéficié de l'aide constante du Colonel Thiriet, commandant du Territoire des Oasis, à Ouargla, et de l'inlassable obligeance de la Compagnie Portée des Oasis, chargée de l'entretien de notre véhicule, un Dodge mis à notre disposition par M. M. H. Christofle, Architecte en Chef des Monuments Historiques à Alger.
--------Enfin, sur la généreuse initiative de M. Pierre Averseng, Président de l'Aéro-Club de Blida, nous avons vu arriver à Ouargla, avant le début de notre seconde campagne, en novembre 1951, un avion spécialement équipé pour la prise de photographies verticales, avec un excellent photographe à bord. Cette couverture photographique verticale de la zone archéologique est venue combler un de nos plus chers désirs et va nous permettre d'établir enfin le plan de l'antique cité ibadite.
--------Les résultats de nos fouilles ont dépassé toute attente. Ils apportent, non seulement à l'histoire de l'art musulman, mais à l'histoire générale de l'art, des éléments entièrement nouveaux dont l'importance ne saurait être contestée et s'imposera toujours davantage à mesure que ces recherches se poursuivront. Nous sommes convaincue que Sédrata réserve encore de grandes surprises. Seules deux riches demeures, à la périphérie de la ville, ont été fouillées jusqu'ici systématiquement et déjà une soixantaine de caisses contenant les restes d'une splendide décoration en plâtre sculpté ont été rapportées par nous à Alger. On peut s'attendre donc à trouver d'autres maisons remplies de richesses artistiques qui viendront compléter les premières.
--------Il est difficile de mesurer, pour qui ne les a pas vécues, la somme énorme de difficultés que comportent des fouilles en pareil terrain, sur ce sol mouvant semé de hautes dunes (celles qui recouvrent Sedrata s'élèvent jusqu'à 15 m de hauteur.) , loin de tout centre humain, dans un pays toujours balayé par de violents vents de sable qui anéantissent en quelques heures des journées de travail. Creuser dans ce sable sec et fin, c'est un peu comme creuser dans la mer, et il faut une foi inébranlable dans la valeur du but poursuivi pour ne pas abandonner la lutte.

PREMIÈRE CAMPAGNE DE FOUILLES - FÉVRIER 1951

--------CETTE entreprise, nous l'avons conduite d'abord entièrement seule au printemps 1951, n'ayant aucune aide européenne à nos côtés, aucun moyen technique moderne à notre disposition et dans des conditions défavorables à cause de la saison trop avancée. Nous n'avions pour toute main-d'œuvre qu'une vingtaine d'ouvriers arabes inexpérimentés dotés d'une dizaine d'ânes. Chaque jour un camion militaire nous transportait, à l'aube, de Ouargla à notre chantier, chaque soir, il nous ramenait à Ouargla où il fallait s'approvisionner en eau pour nos hommes et nos ânes, la région désertique où se trouve Sédrata étant totalement dépourvue d'eau.

--------Au cours de cette campagne, interrompue au bout d'un mois faute de moyens de transport, une vaste maison d'habitation a été dégagée du sable qui la recouvrait entièrement. Les travaux ont été considérablement gênés par les vents de sable et ce n'est qu'après avoir protégé notre fouille, en l'entourant d'une haute palissade de djérids (branches de palmiers coupées après la récolte des dattes.) qu'elle a pu être poursuivie .

 

--------La riche demeure que nous avons mise au jour mesure 18 et 20 mètres de longueur sur 10 et 11 mètres de largeur, les maisons de Sédrata, comme les maisons berbères, en général, étant asymétriques. Les murs, dont l'épaisseur varie entre 50 et 60 cm., sont faits de moellons liés avec du timchent, ce plâtre gris du pays, mélangé de sable encore en usage aujourd'hui dans les oasis sahariennes. Le sol des pièces se trouve à 4 ou 5 mètres de profondeur sous le niveau du sable.
--------Sur une cour centrale s'ouvrent plusieurs pièces communicantes, longues et étroites, d'environ 2 mètres de largeur sur 7 à 8 mètres de longueur.Les pièces qui servaient d'habitation se terminaient par deux petites alcôves ou îwans, délimitées par deux arcs en fer à cheval, aujourd'hui détruits, que soutenaient deux fines colonnettes rondes, dont une seule, dans la première pièce, est demeurée intacte . Elle est surmontée d'un chapiteau très simple, à pans coupés, posé sur deux astragales. Une imposte s'intercale entre le chapiteau et la retombée des arcs.
--------Dans la pièce voisine, probablement une antisalle, trois arcades en fer à cheval supportées par des piliers cantonnés de colonnettes engagées , communiquaient avec la cour. Ces piliers sont posés sur une base carrée et se terminent dans le haut par une sorte de double imposte sur laquelle retombait l'arc. De l'autre côté de la cour s'ouvraient trois pièces dont l'une servait de magasin à provisions. Nous y avons mis au jour deux jarres encastrées dans un massif de maçonnerie et qui servaient à conserver les dattes. Des jarres semblables ont été dégagées lors des fouilles de 1952 .

DEUXIÈME CAMPAGNE DE FOUILLLES
DÉCEMBRE 1951 A FÉVRIER 1952

--------PENDANT cette campagne, qui dura plus de deux mois, nous avons pu nous assurer enfin une aide européenne en la personne de Mlle Mireille Barde, devons les photographies et les croquis faits au cours de cette mission. C'est sur la périphérie est de la ville qu'a porté cette fois notre effort.

--------Nos photographies aériennes avaient déjà attiré notre attention sur un vaste rectangle formé de hauts remblais, sur les flancs duquel nous avions ramassé à plusieurs reprises des fragments de plâtre sculpté d'un dessin très fin et élégant. Ce fut au dégagement partiel de ce vaste monument que nous avons consacré cette seconde campagne.
--------Une importante muraille d'enceinte a été mise au jour. Cette enceinte, que nous avons cru tout d'abord être celle de la ville, s'est révélée être une enceinte privée qui entourait un palais et ses dépendances. Elle est faite de gros blocs non équarris, liés avec du timchent, les seuls blocs de pierre que nous ayons trouvés dans la région .
--------Bien que le sommet de ce mur soit éboulé, il mesure encore entre 4 et 5 mètres de hauteur. Une voie large, s'élevant par des marches, longe la muraille à l'extérieur et pénètre en tournant à angle droit dans une vaste cour ou fondouk entourée de bâtiments. Nous avons mis au jour, à l'angle sud-est, des restes de tour carrée où nous avons retrouvé des auges et d'anciens fours à poteries, ainsi que de nombreux tessons.
--------Au dehors de l'enceinte, à quelques pas de là, se trouve un système de bassins carrés ou fontaines . On se trouve là sur un ancien point d'eau important, à quelques pas du point de départ des grandes séguias vers la plaine, ces séguias dont les bords sont encore couverts aujourd'hui de coquillages et dont on peut suivre le cours jusqu'aux palmeraies de Rouissat et de Ouargla.
--------Mais la découverte la plus intéressante a été faite à quelque distance de là, au nord, dans une maison d'habitation située à l'intérieur de l'enceinte. Cette maison, qui par la richesse de sa décoration semble avoir été un palais, peut-être une mahakma, se compose d'une cour intérieure dans laquelle gisaient des restes d'arcades.

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Panneaux ornés de rosaces et de palmettes.
Panneaux ornés de rosaces et de palmettes

-------Attenante à cette cour se trouve une salle d'environ 8 m. de longueur sur 2 m. de largeur. Nous y avons recueilli, brisés et enfouis dans le sable,
les restes d'une magnifique décoration murale en plâtre sculpté qui en ornait les parois, décoration dont la variété et la richesse sont étonnantes. Quelques panneaux sont seuls demeurés en place .
--------Aux deux extrémités de cette salle, qui était recouverte autrefois d'une voûte en berceau, deux grands arcs en plein cintre, dont l'un a pu être reconstitué en partie , délimitaient deux îwans auxquels on accède encore par une haute marche .
--------La place nous manque pour décrire ces panneaux splendides qui ont tous été rapportés à Alger. Nous n'en donnons ici que quelques fragments. Les motifs varient à l'infini ; ce sont tantôt des évocations d'arcatures , tantôt des sortes de palmiers stylisés dont il n'existe pas d'autre exemple connu . De grandes rosaces s'inscrivent dans des carrés , dans des cercles ou des losanges. La palmette ou fleuron apparaît sous des formes toujours diverses et sert généralement de jeu de fond. Les alvéoles utilisées comme fond ou comme bordure ont jusqu'à 2 cm. de profondeur et sont sculptées en oblique avec un art consommé, de façon à se trouver dans l'axe visuel du spectateur placé au sol, ne subissant de ce fait aucune déformation. Les fonds acquièrent ainsi une valoir d'omble sur laquelle les motifs se détachent en plus clair. Ce détail technique témoigne du degré de raffinement des artistes de Sédrata.
--------Au-dessus de ces panneaux couraient des inscriptions en beaux caractères coufiques . Nous n'avons relevé jusqu'ici que des formules de bénédiction et pas de dates, mais le style des caractères permet de les faire remonter au XIè, peut-être au XIIè siècle de notre ère. Ces inscriptions forment un tout homogène avec ce magnifique décor qui peut être attribué dans son ensemble à cette époque.
--------L'extraction de ces plâtres sculptés est une opération fort délicate à cause de l'extrême friabilité de cette matière. Cette opération ne peut être confiée qu'à des mains habiles, munies de petits instruments très fins . A peine dégagées du sable toujours humide, ces sculptures doivent sécher longtemps au soleil avant de pouvoir être manipulées.
--------Une quantité énorme de tessons, de fragments de poteries vernissées ont été recueillis dans la cour de cette maison.
--------Le transport à Alger, à travers le désert et sur de mauvaises pistes, de soixante caisses contenant ce fragile décor, a présenté une somme considérable de difficultés. Dans un pays sans bois, sans matériel d'emballage, la confection de ces caisses a exigé beaucoup d'ingéniosité. Malgré les 800 kilomètres qui séparent Ouargla d'Alger, tout est arrivé enfin, non sans quelques aventures, en excellent état, à destination.
--------La tâche la plus urgente est maintenant de chercher à reconstituer cette petite salle dans son ensemble. C'est sur cette tâche que va porter principalement notre effort avec l'espoir qu'un local approprié pourra être trouvé qui rendra cette reconstitution possible. Elle présentera un exemple unique d'une décoration de palais musulman du XI" ou du XII' siècle, en Afrique du Nord, une oeuvre d'art dont Alger pourra, à juste titre, s'enorgueillir et que bien des musées en Europe ou en Amérique lui envieront.

Marguerite VAN BERCHEM.

(1) Dès le X` siècle (de l'ère chrétienne), disent les chroniqueurs arabes, " les jardins se multiplièrent, les villages s'élevèrent de tous cêtés et de la Gara Krima à Hassi Feran, sur 40 kilomètres, on pouvait voyager à l'ombre des palmes, tandis que les marchandises du Soudan affluaient dans l'oued Mya ".
(2) Schismatiques musulmans d'origine berbère, ancêtres directs des Mozabites actuels.
(3) " La découverte de Sédrata ", par Marg. Van Berchem, extrait de la Nouvelle Clio. Troisième année, 1951, N" 9-10. Bruxelles 1951, pp. 389-396.
-- ibid. " A la recherche de Sédrata ", in Archeologica Orientalia. In memoriam Ernest Herzfeld. New-York 1952, pp. 21-31.
- Cf. Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1952, avril-juin, pp. 242-246.
Des études plus récentes et plus importantes, accompagnées d'illustrations, paraîtront incessamment dans le premier numéro de Ars Orientalis, actuellement en préparation aux Etats-Unis, dans les Documents Algériens et dans le Bulletin de l'Institut de Recherches Sahariennes, à Alger.
Cf. aussi " The Illustrated London News ", January 31 st, 1953. Uncovering a Lost City of the Sahara by Marg. Van Berchem.