sur site le 12/01/2002
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Alger, le théâtre des Trois Baudets
La saga de la Famille Hernandez
Geneviève Bailac

Pnha n36 mai 1993

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------Le 17 Septembre 1957, un événement sans précédent se produisait à Paris. Dans un petit théâtre du quartier Saint-Lazare, le théâtre Charles de Rochefort, une troupe d'amateurs, venue d'Algérie se faisait acclamer par une salle de "générale" c'est à dire par le public le plus difficile, le plus exigeant, le plus blasé de France et peut-être du monde. ( note du site : pardon, j'm'excuse, c'était celui d'Alger le plus difficile !)Que jouait- on ? "La Famille Hernandez". Qui étaient l'auteur, les acteurs, le metteur en scène ? On ne savait plus très bien. Le programme comportait des mots inhabituels à une soirée parisienne: "comedia dell'arte", "réalisation collective", "troupe d'amateurs", "improvisation", etc... etc... Un nom dominait la soirée, celui de Geneviève Baïlac, jeune femme de 35 ans, créatrice et animatrice en Algérie d'une association culturelle importante, le
Centre Régional d'Art Dramatique (Crad) que bien des grands noms
du théâtre avaient aimé et encouragé. Les autres noms ?... tous des inconnus et parmi ces noms, des résonances bizarres : Martinez, Sid Ali, Rachid, Villalonga, Fortès, etc.. Que s'était-il passé pour que la
renommée en une seule soirée ait pu fondre sur cette troupe venue d'outre-mer et faire de son spectacle un des plus insolites et des plus grands succès parisiens de ces 20 dernières années ? La clé de ce mystère nous l'avons demandé à Geneviève Baïlac elle-même

------"On m'a souvent demandé à quoi j'attribuais le succès de la Famille Hernandez. Certains, plus ou moins bien intentionnés ont déjà répondu pour moi en l'attribuant à la chance pure. C'est vrai en partie, car une réussite quelle qu'elle soit comporte toujours un facteur chance, mais en réalité je crois que le succès de la Famille Hernandez est tout entier dans celte recette : prenez bien conscience que le théâtre est un miroir, tendez ce miroir à un milieu riche de tempérament, de particularismes et de pittoresque, respectez essentiellement le naturel de l'acteur que vous aurez choisi de préférence hors de ce qu'on appelle "le métier", créez autour de lui une ambiance de liberté absolue mais de respect profond du théâtre, dans laquelle il évoluera sans complexe, donnez-lui à ressentir des situations simples, quotidiennes, "vraies" et... laissez aller les choses. Vous obtiendrez une ambiance, une chaleur, un naturel, une vie qu'aucune aeuvre écrite, pensée, fixée par le moyen artificiel de la mémoire, interprétée par des acteurs rompus aux lois du métier mais oublieux de leur propre nature, donc de leur naturel, ne pourra vous donner.
-------"Certes, on pourrait croire à une doctrine, mais je ne suis en rien doctrinaire. Le hasard m'a fait simplement un jour essayé une formule de théâtre qui a réussi. Ce que je voulais surtout, c'était "dégager" d'Algérie un style dramatique propre à cette terre de cohabitation, où tant de communautés diverses, français, espagnols, italiens, juifs, arabes frottaient sous nos yeux, leur tempérament respectif, leurs particularismes, leurs coutumes et leurs moeurs et cela depuis 130 ans. Un "homme nouveau" naissait ainsi en dépit des politiques, des différences fondamentales, des heurts de nature, un homme que l'on pouvait rencontrer dans la rue avec son langage pittoresque émaillé d'expressions empruntées à toutes les langues parlées en Algérie,
avec son exubérance, sa truculence, son verbe haut et son humour méditerranéen. II me semblait que cet homme devait trouver au théâtre le moyen d'expression le plus adapté à sa nature, et je cherchais donc à le faire vivre sur une scène.
-------"J'ai tâtonné huit ans. Gabriel Audisio m'a apporté une fois un prétexte qui a fait avancer mon projet en écrivant à ma demande une savoureuse turquerie inspirée de Cervantès, "La Clémence du Pacha", mais je ne parvenais pas à atteindre très exactement mon but. Aussi j'essayais moi-même d'écrire une pièce racontant les aventures d'une famille néo-française d'Algérie, une de ces familles simples, humbles et pauvres qui étaient l'immense majorité de la population européenne d'Algérie et en forgeaient le tempérament. J'échouais... Ma pièce ne me plaisait pas. C'est alors que l'idée me vint de cette recette que je vous ai indiquée tout à l'heure. Je conservais de ma pièce ratée le thème général et les définitions des personnages
principaux, je rassemblais des amateurs dont le tempérament me semblait évident, qu'ils fussent européens ou musulmans, et je leur annonçais que nous allions ensemble "jouer" à "jouer la comédie"... Quinze jours après la "Famille Hernandez" était née. Si elle fut dans sa forme la génération spontanée, elle fut dans son essence le résultat de 8 ans de recherches dans une voie bien définie.
------"Nous avons joué entre nous comme le font les enfants lorsqu'ils se distribuent des personnages et s'inventent des jeux, l'épicière, le docteur, l'infirmière, l'agent de police, etc .... etc... Je donnais à chacun un personnage en fonction de son propre tempérament et je le priais de réagir à sa manière au sein d'une situation elle-même bien définie. Je les aidais tous, il s'aidaient les uns les autres, chacun désireux de faire éclater de rire toute la troupe. Portés par la mise en scène dans laquelle je m'efforçais de les inscrire sans les enfermer, ils se mettaient à animer spontanément leur personnauge, avec amour, avec passion tout simplement parce qu'ils le sentaient vivre au fond d'eux-mêmes sans avoir à le transposer intellectuellement par le truchement d'un texte imposé. Nous avions, sans difficulté aucune, trouvé la formule la plus efficace de ce qu'on appelle une réalisation collective.

 

------"On a beaucoup parlé à notre sujet de "comedia dell'arte", d'improvisation... Je crois qu'on en a parlé abusivement. comedia dell'arte certes puisqu'improvisation en partie libre de l'acteur, mais improvisation en répétition, le texte se fixant ensuite pour la représentation. Les Italiens eux-mêmes d'ailleurs fixaient en répétitions les "lazzi" qu'ils choisissaient d'utiliser ensuite en public.
------"Bien sûr, nous ne nous attendions pas au succès qui fut nôtre. Nous avions quitté Alger pour 15 jours seulement, les deux semaines de congé payé de mes camarades qui tous exerçaient un métier en Algérie : instituteur, plombier, linotypiste, caissière, dactylo, professeur, menuisier, électricien etc... etc... Et nous n'avons plus pu quitter Paris, le succès nous tenant prisonniers !
------"II y avait d'ailleurs là un gros danger pour ma troupe - ma hantise était de lui voir perdre sa fraîcheur - La Mécanisation, l'habitude, la sclérose, la "grosse tête" sont les pires ennemis du Théâtre. Ce qui est vrai partout l'est particulièrement pour la Famille Hernandez. Mes soins constants consistaient à l'en préserver. I1 me fallait surveiller attentivement "l'ambiance". Dès qu'un acteur tombait dans un de ces écueils il me fallait l'exclure de la troupe.
------"Celle-ci a parcouru l'Europe, joué à Londres, Berlin, Genève, Bruxelles, etc .... devant les auditoires les plus divers, et toujours avec le même succès. Nous étions les "hommes de bonne volonté", les représentants de deux communautés que les options politiques faisaient s'affronter et s'entredéchirer en Algérie, et qui s'aimaient et s'entraidaient fraternellement chaque soir sur une scène parce que le Théâtre est un lieu d'amour et non de haine. Et c'est ainsi que parallèlement à notre aventure théâtrale nous avons vécu une autre aventure, celle du symbole d'un peuple souffrant.
------"J'ai beaucoup de choses à dire sur ce sujet délicat dont je m'expliquerai peut-être un jour dans un autre ouvrage. Les malentendus m'ont toujours atterrée.
------"Certains ont donné à notre spectacle un sens politique. Nous n'avons jamais voulu cela. Mais dans la mesure où le théâtre est un miroir, il faut bien admettre que l'homme ou les sociétés s'y refléteront dans leur réalité toute entière.
------"Nous avons reflété une population au moment même où de graves évènements politiques et historiques la secouait. II n'est pas douteux que la préoccupation politique collective de cette population a percé dans notre premier spectacle et perce plus encore dans "Le Retour de la Famille Hernandez". Mais nous ne faisons là qu'acte de témoignage. Nous n'avons jamais voulu "agir" dans un sens politique, faire du théâtre "engagé", nous avons voulu simplement faire vivre des hommes d'une certaine région, à une certaine époque,
et en proie à une certaine préoccupation. Nous avons voulu les montrer dans toute leur vérité humaine. Nous n'avons pas à justifier ou à condamner, nous avons à constater et à refléter. Et la conséquence de ce témoignage n'a pas tardé à se faire sentir... Toute la presse écrite et parlée non seulement de France mais du monde entier s'est mise à baptiser les petites gens d'Algérie en proie au vent de l'histoire : "La Famille Hernandez". Le journal Officiel lui-même a plusieurs fois reproduit des envolées oratoires au Parlement qui faisaient résonner dans l'hémicycle, à propos des plus graves aspects du drame, l'apostrophe "La Famille Hernandez". La coïncidence de l'action politique de toute une population avec notre spectacle a fait de nous le symbole international de cette population ! Nous n'avions plus qu'à accepter ce rôle dont j'ai senti très vite, toute la gravité. II nous fallait désormais par la force des choses rester solidaires coûte que coûte de toute une population qui s'était reconnue en nous. Et c'est à cette solidarité que nous nous sommes toujours efforcés de rester fidèles.
------"Après avoir monté en huit ans six spectacles, tourné un film, parcouru des milliers de kilomètres, enregistré une dizaine de disques, fait rire et pleurer Français et étrangers, ouvriers, bourgeois, intellectuels, et artistes de la même manière et au même moment, la Famille Hernandez se retire aujourd'hui de la scène. Elle a fait connaître un style, révélé un tempérament, suscité des émules, sa tâche est accomplie. "Sa plus grande récompense est de constater parfois que l'expression "dans le style de la Famille Hernandez" appartient désormais au vocabulaire des gens de théâtre. Elle peut donc s'effacer de la scène sans craindre de disparaître des mémoires.

Geneviève Bailac