
ALGER dhier
ALGER daujourdhui
RUE FOURCHAULT
Il y a quelque vingt ans, un estaminet
se cachait, sous des charmilles, à lextrémité
de la rue Fourchault. On lappelait, entre initiés : le
« guet-apens ».
Nous disions : « Ce soir, rendez-vous au guet-apens »...
comme les boucaniers disaient : « Ce soir, rendez-vous à
la taverne de la « Jamaïque !... »
Cela donnait un petit air « Western » qui ne ratait jamais
son effet et piquait au vif la curiosité des pauvres bougres
qui nous écoutaient.
Tout cela était dû à la réglementation alors
en vigueur, qui avait mis lanisette hors la loi !
Tous les soirs, à la nuit tombante, de mystérieux visiteurs
se glissaient dans la cour du « guet-apens », où
le patron, sourire aux lèvres, les accueillait cérémonieusement,
cependant que,
planté devant la porte, un éternel joueur de guitare surveillait
les alentours.
Un comptoir rustique, adossé contre un puits, trônait au
fond de la cour. Le long du mur, dans une rigole en pierre, où
courait une eau glacée, une bouteille rafraîchissait.
Dun geste arrondi le patron déposait des verres sur le
zinc et, dautorité, les emplissait danisette.
Lattrait du fruit défendu ! Je nai jamais plus retrouvé
dans les anisettes du commerce la saveur de cette « oguardiente
» clandestine.
Quelquefois, de la rue, un air de guitare sélevait et,
comme par enchantement, à ce signal, tout disparaissait précipitamment.
Changement de décors !
Dinoffensives limonades remplaçaient sur le zinc les verres
et la bouteille danisette, descendus promptement, dans un seau,
au fond du puits.
Le patron recevait avec une courtoisie affectée ces « Messieurs
des Fraudes » qui sen retournaient, bredouilles, après
sêtre désaltérés dun bock, difficile
à avaler.
Sitôt les visiteurs indésirables décampés
le joueur de guitare entrait se « taper » lanisette.
Heureux temps où pour quelques francs on pouvait se régaler,
sous les charmilles du « Guet-apens » descargots à
la sauce piquante, dufs à la soubressade, de sardines
grillées ou de quelques « amourettes » dont
la recette, jalousement gardée, fut emportée dans la tombe
par le maître de céans !
Après le repas, servi par petites tables, on dansait au son dun
piano mécanique fatigué, qui égrenait quelques
javas.
Làs ! Le palmier et les charmilles du « Guet-apens »
ne sont plus.
- Boire une anisette, redevenue licite, noffre plus quun
banal intérêt. Et la rue Fourchault, désormais silencieuse
et digne, sest prise à ressembler terriblement à
la rue Sans joie !